Chapitre 32

Chapitre 32

Dans le monde contemporain, la fin du mois d’août, annonce le plus souvent la fin d’une période estivale, où repos et loisirs ont été les maîtres mots.

Au Sanctuaire, la fin du mois d’août, et plus particulièrement le 1er septembre, a également son importance.
Il s’agit de la date à laquelle Athéna s’est réincarnée sur Terre en cette époque.
Chaque année, à cette date, les cloches des forums retentissent du même nombre de coups qu’Athéna a passé d’années sur cette planète depuis son retour.
Pour ce jour particulier, les temples d’Athéna des villages du domaine servent de lieu de fête. Habituellement lieu de culte, les temples se remplissent en cette journée car chaque habitant, homme ou femme, enfant ou vieillard, vient chercher une bourse de cinq sacres.
Celle-ci est offerte par les prêtres sur ordre du Grand Pope.

Un Grand Pope pourtant morose ce 1er septembre 1985.
Il a la tête en appui sur son bras dressé contre l’accoudoir de son siège dans sa salle d’audience.
Il écoute à peine Gigas, son général des armées qui lui lit une lettre arrivée tout droit de Jamir : « … et me vois contraint de répondre par la négative à la missive qui m’a été confiée par vos soins. Et c’est signé : Mû du Bélier ! »
Gigas chiffonne la feuille de papier en pestant de rage.
Néanmoins, son geste n’attire guère davantage l’attention de son souverain.
Le pontife reste plongé dans ses pensées…

Flashback
31 août 1973.
Il faisait encore chaud en cette dernière nuit d’août.
L’obscurité était tombée depuis peu et, dans la troisième maison du zodiaque, les ténèbres s’insinuaient.
Le maître des lieux baignait dans la fosse d’un mètre sur un mètre située au c½ur de chaque chambre des chevaliers d’or.
A l’intérieur, il se prélassait dans l’eau fraiche qu’il avait récoltée dans des tonneaux à Honkios.
Les bras sortis de l’onde, la tête couchée en arrière, sur le sol marbré de sa chambrette, Saga cogitait énormément après les actes passés de ces derniers jours.
Le meurtre du jeune frère du Pope, Arlès, il y quelques semaines, le rongeait si fort, qu’il pensait ne plus pouvoir le cacher longtemps à Shion.

En effet, plus tôt dans la journée, à l’aube, le Grand Pope convoqua ses deux plus puissants Saints d’or, Aiolos et Saga pour leur apprendre une grande nouvelle. Athéna allait enfin voir le jour de façon imminente.
Si bien qu’une nouvelle administration se devait de prendre la relève pour assurer la défense de la déesse dans les meilleures conditions qui soient.
C’est pour cela que Shion choisit de nommer Aiolos comme son successeur pour sa bonté, son intelligence et son courage.
Avant que cela ne soit officiel, il demanda à Saga d’assister son camarade dans sa tâche et de se consacrer, lui aussi, au Sanctuaire, ce que le Saint des Gémeaux accepta bien évidemment.

Pourtant, depuis cette terrible matinée, Saga s’était enfermé dans son temple pour y broyer du noir.
Son plan avait failli.
Il jouait les intendants du Pope en attendant la mort de celui-ci. Ainsi, il espérait que Shion n’ait pas le temps d’annoncer publiquement sa succession. Il aurait pris sa place en se faisant passer pour Arlès.
Désormais, il était face à un dilemme de taille.
Il maintenait sans cesse sa ranc½ur et espérait qu’un moment de détente dans ce fluide agréable lui permettrait d’oublier.
Toutefois, il restait interrogatif quant aux raisons du Grand Pope dans son choix : « Shion a-t-il réellement percé mon secret ? Je dois en avoir le c½ur net ! »

Après s’être rendu en tenue de chevalier dans les appartements du Pope, où il n’y avait personne, il comprit que par cette magnifique nuit étoilée le représentant d’Athéna ne pouvait se trouver qu’à Star Hill.

Star Hill, lieu où les générations de Grands Popes ont toujours vu l’avenir de la Terre dans les étoiles, là où les chevaliers ne peuvent pénétrer, on dit qu’il s’agit de l’endroit de la Terre le plus proche des cieux.
En haut de cette montagne, dominée en son sommet par un temple antique, le rescapé de la Guerre Sainte de 1743 observait les astres.
Une légère brise balayait son épaisse soutane blanche : « Hum… En plus de la disparition de mon frère Arlès, je suis de plus en plus inquiet. L’étoile polaire, normalement stable à cette époque de l’année, est légèrement inclinée... A l’origine, l’étoile polaire céleste, doit être décalée par rapport à l’axe polaire terrestre. Pourtant son angle se rapproche du degré zéro. Je me souviens que le Grand Pope précédent avait dit qu’avant la Guerre Sainte l’étoile polaire avait bougé. Lorsque l’angle sera de zéro, alors le sceau d’Athéna se brisera, le mal sera libéré et une nouvelle guerre commencera… »
Une bourrasque vint alerter le Grand Pope d’une présence proche de lui, mettant ainsi tous ses sens en alerte.
Ses yeux, bicentenaires et fatigués, distinguaient malgré tout la lumière qui se dégageait de l’armure d’or des Gémeaux : « Saga… Comment es-tu parvenu jusqu’ici, en ce lieu réputé difficile d’accès même pour un chevalier d’or ? »
Saga dégagea son opulente chevelure en retirant son heaume qui ombrageait son visage. Il s’agenouilla et déclara avec suffisance : « Auriez-vous oublié qu’on me compare à un dieu ? C’est à ce titre que je voulais savoir pourquoi ne m’avez-vous pas désigné comme votre successeur, moi qui vous ai toujours été fidèle ? Vous avez prétendu qu’Aiolos rassemblait la bonté, l’intelligence et le courage, ne sont-ce pas des vertus qui sont miennes également ? »
Saga commençait à trembler, tous les muscles de son corps se contractaient, comme s’il voulait contenir quelque chose qui le rongeait.
Le Pope ne s’en aperçu pas tout de suite, il tourna le dos et fixa la constellation des Gémeaux : « Mon expérience de Grand Pope et ma fréquentation ces derniers siècles, des ennemis et des alliés, des soldats ou des esclaves, m’a permis d’approfondir mes perceptions de l’esprit humain. En toute sincérité Saga… Je ressens au fond de toi une terrible chose, dont je ne connais pas la nature. Je sais que tous te respectent comme un dieu et que ton comportement est d’une pureté sans égale mais… Mais je ne peux m’empêcher de penser que ton âme abrite… »
Le patriarche remarqua subitement que les étoiles de la constellation des Gémeaux prirent une teinte inhabituelle.
Le tonnerre se mit à gronder.
Il se retourna vers son Saint et constata avec effroi la teinte grisonnante de ses cheveux : « Saga… Quelque chose ne va pas ? Saga… »
L’horreur tétanisa le vétéran lorsque le chevalier d’or releva ses yeux devenus rouges sur lui.
Ayant perdu ses réflexes de soldat et, loin de s’imaginer un tel acte, il ne put éviter l’atrocité et la violence de Saga qui logea son poing dans son c½ur.
Sentant ses forces le quitter, Shion essaya de lever sa main, pour caresser le visage de son ancien protecteur : « Mon pauvre garçon… Saga… Qu’es-tu devenu ? »
Soucieux de ne laisser aucune faille à son acte, Saga se méfia jusqu’au bout de ce mourant semblant inoffensif.
Il plaqua ses deux mains contre sa poitrine et invoqua toute sa cosmo énergie : « Galaxian Explosion ! »
Le casque de Shion s’arracha sous le choc de l’Explosion Galactique, le corps du malheureux retomba aux pieds de l’autel qui domine le temple à proximité.

Tourné sur le dos, Shion clignait des yeux pour chercher sa constellation, celle du Bélier.
Son visage ridé était arraché par l’impact.
Son corps couvert de plaies.
Ses longs cheveux verts étaient étalés sur le sol rocailleux.

Sa soutane toute déchirée fut retirée par Saga qui ne se souciait plus de son adversaire.

Pendant que le chevalier des Gémeaux ajustait la robe trouée et le casque du souverain, Shion rendait son dernier souffle en souriant : « Oui… Mes étoiles… Celles du Bélier… Merci pour ce message… Merci de m’assurer que de jeunes chevaliers parviendront à déjouer les maléfices de Saga… »

Plus loin, possédé par la folie, Saga envisageait déjà la suite des évènements : « A partir de maintenant, je suis Arlès et Shion, l’intendant et le Grand Pope. Je vais diriger le monde. Le Grand Pope annonçait depuis longtemps sa succession. Je n’aurai qu’à me faire passer pour lui quelques années, avant qu’Arlès informe le Sanctuaire de la mort naturelle du chef de ce domaine. N’ayant pas eu le temps d’ordonner un nouveau Pope, Arlès sera alors désigné comme successeur spontané, faisant ainsi l’unanimité auprès du peuple. Ah… Ah… Ah… »

Derrière Saga, de grands éclairs traversèrent le ciel.
Ils furent précédés d’un violent orage.
L’averse ramena Saga à la raison quelques instants.
Bien qu’il garda sa chevelure grisonnante, ses yeux reprirent une expression de bonté.
Ils étaient apitoyés de voir gésir de façon misérable le vieux Shion.
L’impact à bout portant n’avait rien laissé à Shion de son apparence déjà diminuée par l’âge.
Il était défiguré. Méconnaissable. Désarticulé.
Saga en fut attristé : « Je ne peux laisser votre corps être découvert. Et… Je ne peux le laisser pourrir ainsi après l’avoir autant meurtri. Le faire errer dans les limbes jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre sur l’Hyperdimension et le désintègre m’apparait plus digne. Another Dimension ! »
Une faille dimensionnelle appela à elle le cadavre démantibulé tandis qu’elle renvoya à Saga un autre corps.
Le Gémeaux tandis les bras pour le recevoir. Celui-ci était parfaitement préservé. Entouré d’une aura protectrice. Et toujours emprunt d’une beauté que lui reconnaissait Saga : « Arlès, murmura-t-il… »

Il profita de son accalmie pour déposer le corps d’Arlès sur l’autel au fond du temple : « Arlès… Maintenant que Shion ne viendra plus ici, je peux laisser ton corps encore parfaitement conservé reposer en paix sans risque qu’il soit découvert. La dimension dans laquelle je t’ai gardé ces derniers jours a imprégné ton corps de ma cosmo énergie. Ainsi, pendant des décennies, il garantira ta grandeur. Je suis désolé de ne pas avoir pu offrir le même sort à ton frère. »
Visiblement affecté, ses cheveux reprenant enfin leur teinte naturelle, il lève la tête en direction de la faille temporelle qui se referme : « Shion… Grand Pope… Désormais il est de mon devoir d’apprendre à lire les étoiles. Lors de ma prochaine visite, je viendrais porter une robe digne de ce nom à votre frère, pour que jamais sa dépouille ne paraisse souillée. Pardonnez-moi de ne pas avoir su en faire autant pour vous. Et merci pour tout ce que j’ai appris de vous. »
Flashback

Le raclement de gorge de Gigas sort Saga de ses pensées.
Le vieillard prosterné devant le Grand Pope revient sur le refus de Mû : « Hum… Hum… Majesté, il me semble que le chevalier d’or du Bélier renie toujours votre pouvoir. Si à cela on ajoute qu’à nouveau des doutes sur votre gestion des Guerres Saintes ces dernières années sont réapparus… »
Une telle annonce sort Saga de ses gonds.
Sous son masque, il écarquille grands les yeux.
Il bondit de son siège et gronde : « Que dis-tu ?! »
Gigas bafouille tant la peur lui ronge l’estomac : « Et bien d’après les soldats faisant partie de notre garde spéciale et infiltrés un peu partout dans le Sanctuaire et dans le monde, des Saints reviennent sur leur façon de voir les agissements que vous ordonnez au nom d’Athéna. Plus particulièrement ceux situés sur Yíaros. »
Le céleste empereur descend les marches qui mènent jusqu’à son trône et passe à côté de son général : « Si à cela on rajoute le fait que l’armure d’or du Sagittaire de ce traitre d’Aiolos est toujours dans la nature, on peut dire que de sérieux problèmes commencent à se poser. »
Le chevalier d’or avance jusqu’au balcon qui surplombe le domaine et s’accroche à la rambarde : « Gigas ! »
Le borgne à la barbe grise suit son seigneur à la trace et se courbe dès qu’il entend son nom.
_ « Oui Votre Grandeur ?
_ Il est temps d’accroitre les recherches concernant l’armure d’or du Sagittaire. En marge de cela, fait doubler la solde des Saints que l’on dit méfiants à mon égard. Précise que cela vient d’Athéna qui souhaite les récompenser pour leurs actes de bravoure et leur fidélité envers le Grand Pope. »
Gigas recule aussitôt en direction de la sortie en se contentant d’approuver : « Très bonne idée Eminence. Je suis convaincu qu’une telle attention ne les laissera pas insensibles. »
Puis l’homme à la soutane violette chargée d’une cape rouge quitte la pièce, laissant Saga briser le garde-corps en béton armée tant la situation l’inquiète : « Aujourd’hui, Athéna fête ses douze ans, comme des millions d’adolescentes partout dans le monde. Pourtant, bientôt, elle réalisera qui elle est réellement. Si elle dispose d’une armure d’or et qu’elle venait à établir une coalition avec la captive Hébé, cela pourrait me causer beaucoup de tort. D’autant plus, que les chevaliers d’or du Bélier et de la Balance refusent toujours de répondre favorablement à mes appels. Malgré tout l’amour que je porte à Ambroisie je n’ai plus le choix. Sa captivité n’est plus suffisante, d’autant plus que les Saints qui veillent dessus peuvent émettre des doutes quant à mes intentions… »


Justement, sur Yíaros, l’alcool coule à flot dans les garnisons athéniennes.
Loin des leurs, les soldats fêtent comme ils peuvent le jour de la naissance de leur déesse.
Entre gardes qui titubent, ceux qui s’égosillent à chanter et ceux qui se provoquent, les villageois hébéïens préfèrent rester cloitrés à leur domicile.

A proximité du temple d’Héraclès, désormais siège de l’armée athénienne, les hommes doués d’un quelque talent musical jouent quelques morceaux à l’harmonica.
Parmi eux, le svelte Anikeï et la jolie Carina, dévêtus de leurs Cloths, dansent avec leurs troupes dans des éclats de rire.

Lena, la compagne du Crystal Saint, préfère rester assise dans les jardins, à observer ces effusions de joie. Elle recoiffe ses longs cheveux noirs qui couvrent son masque de femme chevalier à hauteur du front et qui descendent sous la forme de fines mèches sur ses épaules.
Les rayons du soleil reflètent sur sa protection violette et noir cristallin.
Debout, derrière elle, les bras croisés, Taishi couvert de sa Cloth de bronze du Toucan grimace. Ses petits yeux noirs semblent dénigrer cette manifestation.
Le Japonais, orphelin de la Fondation Graad et ancien partenaire de Jabu, déclare de sa voix roque : « Comment peut-on ricaner ainsi, alors que Hébé reste cloitrée dans son palais à comploter ? »
Ses épais cheveux couvrent son front et tombent bas dans sa nuque. Ses pattes qui descendent jusqu’à la base de sa mâchoire, son menton carré et son nez épaté de boxeur lui donnent un semblant de maturité que les jeunes hommes de seize ans n’ont pas à l’accoutumé.
_ « L’armée hébéïenne est réduite à néant. Es-tu vraiment sûr de pouvoir avancer qu’elle prépare une rébellion, reste prudente l’expérimentée Lena ?
_ Elle a investi le Sanctuaire et fait tuer femmes et enfants. Je ne saurai jamais me montrer trop prudent vis-à-vis de cette déesse démoniaque. »
Lena, en se relevant, permet à Taishi d’admirer le reste de son allure.
Son ventre cesse d’être protégé à hauteur des hanches, laissant sortir de sous la Cloth de la Boussole un tissu violet servant de jupe. Ses douces et grandes jambes sont tout de même couvertes d’un cuissard et ses pieds de petite taille, sont protégés par des escarpins.
_ « Je vais rassembler quelques hommes pour faire une ronde dans le domaine. Que dis-tu d’organiser le rationnement des Hébéïens aujourd’hui Taishi ?
_ N’est-ce pas au tour d’Apodis ? »
Lena annonce d’un ton suffisant : « Il doit certainement s’entraîner avec l’Alcide des Juments de Diomède comme ces derniers jours ! »
Taishi rétorque d’un ton méprisant : « Alors il s’abaisse au même niveau que Philémon du Lièvre qui ne prospecte plus sans la présence de l’Alcide de la Biche de Cérynie ! »
Médisants, les deux Saints de bronze abandonnent le lieu des festivités. Taishi oubliant presque qu’il y a encore quelques semaines il était face à Hébé pour délivrer le message que lui Pope lui avait confié plus tôt. A cet instant, il restait tétanisé par son cosmos divin…

A l’Est, dans la forêt, d’immenses arbres sont abattus et s’échouent sur le sol.
Au beau milieu d’eux, un homme vêtu d’une tunique turquoise qui s’arrête à hauteur des cuisses et ceinturés d’une lanière de cuir, gesticule pour éviter les chutes des troncs.
Son pantalon couleur sable, descend jusque dans ses spartiates, ficelées autour de ses tibias.
L’habit s’accommode à merveille à ses cheveux mi-longs, tant le bleu est similaire.
A l’inverse, ses yeux couleur sang apportent à la fois compassion et crainte à son adversaire vêtue d’une très courte robe grenat et d’un short de la même couleur.
Les deux rivaux s’engagent dans un corps à corps prononcé, dans lequel leurs peaux brunies par la longue période estivale qui s’achève subissent de violents heurts.
Finalement, les poings bardés de bandelettes de papiers qui remontent jusqu’aux coudes du jeune homme atteignent le masque qui dégage une allure très psychotique de la jeune femme. Elle est repoussée en arrière.
Le choc décoiffe les cheveux taupe qui descendent en de nombreuses pointes dans le dos et sur le front de Juventas.
Grande, mince, à l’allure très féminine, la veuve d’Iphiclès cesse alors d’adopter une pose de combat et prononce d’une voix très douce : « Tu as gagné ! J’arrête ! »
Apodis abandonne aussitôt sa position offensive et, sûr de lui, ne voit pas venir le coup à une vitesse proche de celle de la lumière de l’Alcide qui se ravise.
Il est plaqué au sol, après avoir encaissé le coude de l’autochtone en plein nez : « Tu viens d’oublier une règle de base : il faut toujours rester sur ses gardes ! »
Apodis reste allongé, jambes et bras écartés en grognant : « Tu y es peut-être allée un peu fort là ! Non ? C’est malin… »
Sans difficulté et sans prendre appui avec ses mains sur le sol, il relève son buste et expose son nez gonflé duquel s’écoule beaucoup de sang : « … je vais avoir l’air de quoi moi maintenant ? »
Juventas pose sa main sur le visage masculin et vicieux de son masque pour essayer d’étouffer son fou-rire.
Bon joueur, Apodis rit à son tour.
Juventas lui tend la main pour l’aider à se remettre debout.
Lui, il joint ses deux mains devant l’hémorragie en jetant quelques regards noirs entre deux rires nerveux envers elle.
Ils approchent le bras d’eau qui relie le détroit du Nord-Est à la citée. Là où Apodis et ses hommes ont investi l’île il y a bientôt six mois.
Ici, elle lui nettoie le visage.
Juventas s’applique à caresser délicatement la colonne nasale de l’occupant d’Yíaros.
D’abord anodin, son geste finit par l’embarrasser lorsque Apodis lui frôle les doigts en prenant le relais.
Ils restent de longues minutes immobiles sans se quitter du regard.
Ne sentant qu’un profond malaise mêlant ranc½ur et passion.
Finalement, c’est Apodis qui recule le premier.
Il fuit la situation inconfortable d’une boutade.
_ « Si mes hommes me questionnent, je n’aurai qu’à dire qu’un caillou résultant d’un bris de roche m’a écrasé le visage !
_ Oui, il serait plus judicieux que tu avances ce genre d’excuse plutôt qu’avouer qu’une femme chevalier a été capable de te faire cela ! »
Apodis est amusé et propose de rentrer : « Le temps passe, je suis de corvée pour la distribution des vivres. Nous devrions regagner la cité. »
Juventas hésite un instant.
_ « Revenir à deux, comme nous le faisons trop régulièrement poussent les tiens comme les miens à l’incompréhension. Il est encore trop tôt je pense pour afficher une envie de réconciliation entre Saints et Alcides, les esprits sont encore trop revanchards dans les deux camps.
_ Tu as sans doute raison. Pars devant dans ce cas. Nous nous reverrons bientôt. »
Juventas entame le chemin du retour : « Je l’espère. »
Apodis reste au bord de l’eau.
Il observe s’éloigner Juventas.
Son sourire s’atténue à mesure qu’elle disparait dans l’horizon.
Son visage se ferme.
Son esprit est appelé par le souvenir de Mujakis et Sperarus, sa mère et son fils.
Ses yeux se perdent dans le cours d’eau qu’il a emprunté il y a six mois.
Rongé par la culpabilité de se rapprocher de ceux qui ont ôtés la vie aux siens, Apodis choisit de remonter le fleuve pour rejoindre la mer Egée à la sortie de l’île.
En proie au doute, il réfléchit à la légitimité de ses interrogations : « Comment un peuple aussi docile a-t-il pu causer une telle barbarie au Sanctuaire ? Pourquoi est-ce que je ressens chaque jour le cosmos bienfaisant d’Hébé donner du baume au c½ur aussi bien aux siens, qu’aux occupants de l’île, alors que jamais je n’ai senti celui d’Athéna ? Et Circinus que j’ai abattu froidement, tandis qu’il espérait m’apporter les preuves d’une machination ? Sans oublier Yakamoz de la Grue qui préféra se ranger dans les rangs de Hébé puisqu’elle ne retrouvait plus en la politique du Sanctuaire les idéaux prônés par la grande Athéna ? Enfin, quel intérêt de rester sur une île, où la divinité captive a accepté sans broncher de signer un traité de paix en donnant les pleins pouvoirs au Sanctuaire contre la vie sauve de son peuple ? Une décision aussi réfléchie, est-elle vraiment celle d’une divinité sanguinaire assoiffée de pouvoir ? »
Ces doutes s’additionnent à ceux qu’Apodis éprouvait avant la Guerre Sainte contre Hébé et qui ressurgissent depuis plusieurs semaines : « Ma rage m’a-t-elle fait oublier qu’auparavant les actes du Pope ne me semblaient pas tous légitimes ? »
Soudain, à l’approche de la plage, son attention est retenue par quelques bouts de métaux qu’il ramasse : « Qu’est-ce que… ? On dirait des morceaux des tenues que portent nos soldats ! »
La promenade du chevalier de l’Oiseau de Paradis se transforme vite en investigation.
A mesure que sa route se poursuit, il découvre une lance athénienne et une longue trainée de sang qui aboutit à la sortie de la forêt, sur la plage.
Là, dans le sable un homme à plat ventre ne bouge plus que quelques doigts.
Apodis coure jusqu’au ressortissant athénien.
Il le retourne et le prend dans ses bras.
L’homme est déshydraté, pâle et couvert d’ecchymoses.
_ « Qui es-tu ? Ton nom soldat ! »
Il a beau avoir les yeux ouverts, l’homme semble ne plus voir quoi que ce soit. Il reconnait seulement le son de la voix d’un de ses sergents.
_ « Seigneur Apodis ?
_ Pourquoi es-tu dans cet état ? Une révolte hébéïenne se prépare-t-elle ? »
Le soldat sourit en crachant du sang : « N… Non… Jamais de la vie… »
Il est pris d’une forte quinte de toux qui lui fait élargir ses plaies et perdre davantage de sang.
_ « Ce sont les nôtres qui m’ont fait ça.
_ Pourquoi ? Aucun sergent n’a été informé de la mise à mort d’un soldat. Et encore moins dans d’aussi atroces conditions. Qu’as-tu fait ?
_ J’ai simplement culpabilisé… »


Pendant ce temps, au sommet des douze maisons du zodiaque, dans le palais papal, Saga n’a toujours pas bougé de son balcon au sol couvert de gravats après qu’il ait perdu ses nerfs sur la balustrade en béton.
Depuis ce lieu où il domine la ville d’Honkios, il peut entendre venir grâce au vent les cris de joies des villageois qui profitent de la journée d’anniversaire d’Athéna.
Ce jour si important le ramène à nouveau douze ans en arrière…

Flashback
1er septembre 1973.
Au lendemain de l’assassinat de Shion, les premiers rayons matinaux du soleil envahirent la chambre papale.
Ils s’infiltraient dans les fissures faites par le temps dans la roche, sortant le nouveau maître des lieux de sa léthargie.

Des pièces jouxtant les flancs du palais du Grand Pope, l’une d’elle est dominée en son centre par une immense paillasse, couverte de nombreux morceaux d’étoffes rouges et blancs surélevés par des coussins du même coloris.
Un bureau et quelques armoires en chêne massif meublent le reste de la chambre, tandis qu’une sorte de vasque taillée dans la roche sert de lavabo.

Dégagé de tout artifice, Saga était étendu nu, sur le ventre, le visage serein, dans les linges de maison.
Il émergeait progressivement, en passant sa main dans sa chevelure bleutée et bailla librement, sans marquer la moindre politesse.
Tout à coup, la petite porte en bois, séparant l’intimité du Pope du reste de son temple, s’ouvrit doucement.
La voix douce d’un jeune prêtre d’Athéna inspira une gaité sans pareille : « Bonjour Majesté ! »
Pris de court par une telle entrée, Saga ramassa son masque et son casque au pied du lit et dissimula sa nudité sous ses draps.
Le jouvenceau débarqua avec un plateau de fruit, quelques récipients vides, tandis qu’un autre prêtre plus âgé le suivait, avec par-dessus son épaule une grande jarre remplie de lait.
L’ainé s’étonna : « Quelle surprise Grand Pope de ne pas vous voir debout à cette heure ! »
Derrière son masque, Saga grimaçait.
Il comprit aussitôt que son usurpation ne serait pas une partie de plaisir durant le temps où il devra apprendre à respecter les habitudes de vie de son ancien supérieur.
Les usages et les protocoles également.
En effet, beaucoup de villageois et de chevaliers avaient l’habitude de rencontrer Shion qui respectait un agenda très chargé. Prière auprès des siens, visites du peuple, organisation de missions pour l’armée, doléances…
Saga sortit de sa réflexion lorsque le plus expérimenté des deux vint s’agenouiller au bord de son lit. Il déversa dans un verre que lui tend le jeune le lait de sa jarre : « Voilà mon Seigneur ! Un grand verre de lait comme vous les aimez. »
Saga n’osait pas ouvrir la bouche pour le remercier.
Totalement impuissant face aux usages de ses sujets, il observait rentrer dans la chambre d’autres ecclésiastes qui vinrent vider dans la vasque quelques sauts d’eau.
D’autres déposaient des serviettes à côté du bac tandis que certains ouvraient grands les armoires pour sortir une soutane blanche.
Enfin, l’ainé chassa les siens après que ceux-ci eurent fini de déposer un tabouret face au bassin d’eau.
Le jeune accompagnant déposa le plateau à son souverain et se dirigea jusqu’à l’eau dans laquelle il humidifia une serviette : « Eminence, l’eau de votre toilette est encore trop chaude. Comme vous l’aimez, vous pouvez prendre le temps de déjeuner en toute quiétude. »
Comprenant que son bain allait être assuré par un habitué de Shion, Saga préféra botter en touche. Il se racla la gorge, bien peu rassuré à l’idée qu’on puisse découvrir le changement de voix : « Aujourd’hui je purifierai mon corps dans les eaux de mes thermes. Vous pouvez disposer. »
L’éphèbe ne dissimula pas sa surprise mais s’inclina pour rendre les hommages dus à son souverain.
L’ainé imita son pair mais Saga l’en empêcha : « Attend prêtre ! »
L’homme se remit à genoux : « Votre Majesté ? »
Saga bluffa pour tenter de découvrir la vérité.
_ « Cela fait tant d’années que tu es chaque matin à mon service, que j’en ai oublié depuis quand.
_ Quinze ans Majesté.
_ Ah… Quinze ans de bons et loyaux services… Ne crois-tu pas que cela soit trop long ?
_ Jamais Majesté.
_ Vois-tu, cette nuit j’ai eu l’idée de renouveler l’intégralité de mes services afin d’assurer la relève de mes sujets. Demain matin tu enverras d’autres personnes, un nouveau prêtre, une nouvelle prêtresse et de nouveaux serviteurs assurer vos tâches routinières.
_ Si tel est votre volonté, accepta sans rechigner le malheureux serviteur. Vous avoir servi quinze années durant fut selon moi le plus grand des honneurs Majesté.
_ Et pour moi le plus grand des plaisirs. »
Le prêtre se releva et recula sans jamais tourner le dos au responsable des lieux. Arrivé à la porte, le Pope lui confia une dernière tâche : « Ah ! Autre chose ! Aujourd’hui, sur mon ordre, tu feras exécuter l’ensemble des personnes que tu vas faire remplacer. J’ai appris de sources sûres, que des complots se tramaient dans mon dos et ce au plus proche de ma garde. Lorsque tu te seras assuré de la mise à mort de chacun d’eux, tu reviendras chercher ta solde qui désormais sera doublée. »
Une telle annonce fit froid dans le dos du fidèle sujet : « J’accomplirai vos moindres désirs majesté. Seulement sachez qu’un homme de mon rang ne s’est jamais vu attribuer de solde Majesté. »
Saga haussa le ton : « Les sacres, la monnaie du Sanctuaire n’est-elle pas une récompense assez grande pour tes services ? »
Le prêtre se courba encore plus bas qu’à l’accoutumée avant de quitter la chambre : « Bien entendu que si votre Majesté. »
Une fois seul, Saga bondit du lit en tenue d’Adam et approcha jusqu’au récipient dans lequel il cueillit à l’intérieur de ses mains l’eau que ses vassaux firent chauffer avant de venir.
Il se libéra le visage de toute protection et, en se le frottant, il murmura : « Il faudra me souvenir que ce prêtre doit rendre sa vie demain soir, lorsqu’il aura accompli sa mission. Il va falloir que je m’entoure d’une garde de confiance… »

Inopinément, la cosmo énergie de Saga s’embrasa sans même qu’il ne puisse la contrôler. Presqu’aussitôt, un chant harmonieux résonna dans l’ensemble du domaine et fit soulever le cosmos de chaque homme, chevalier, apprenti ou soldat.
Les enfants cessèrent de pleurer.
Les fleurs écartèrent toutes en grand leurs pétales et les feuilles des arbres cessèrent d’être arrachées par le vent.
Saga ferma les yeux et posa sa main sur son c½ur.
De ses joues coulèrent des larmes de joie, mais aussi de culpabilité.
Il enfila une soutane et ajusta masque et casque en affirmant : « Le vieux Pope avait raison, la réincarnation d’Athéna était imminente. Athéna est parmi nous, elle s’est réincarnée. »
Il pressa aussitôt le pas et quitta ses appartements pour traverser la salle du trône.
En passant derrière les rideaux qui tapissent le fond de la salle, il déboucha sur la pièce principale des locaux d’Athéna.
Il écarta les grands voilages pour passer sous une voute en berceau et déboucha sur une immense pièce où un banc de pierre se trouve en haut de trois marches en fond de salle.
Sur les côtés de cette chambre au plafond maintenu par des colonnes doriques débouchent plusieurs couloirs. L’un donne sur une ouverture à l’extérieur au bout de laquelle se dresse la statue de la divinité.

A cette hauteur, il vit une prêtresse.
Couverte d’une longue robe blanche au tissu fin, ses cheveux châtains bouclés étaient coiffés d’un serre-tête en or.
Sa présence et sa fonction rappelèrent à Saga que si les prêtres sont au service du Grand Pope, les prêtresses le sont pour les soins domestiques d’Athéna.
Pire, chacune d’elles aspire à faire partie de sa protection rapprochée en devenant Saintia.
Une autre caste avec laquelle il lui faudrait apprendre à man½uvrer pour que son identité ne soit pas découverte.
Comme chaque jour depuis que Shion a annoncé le retour imminent d’Athéna sur Terre, la représentante des prêtresses, se rendait dans les appartements d’Athéna afin de préparer du linge frais.
Présente sur les lieux lors de cette apparition, l’aînée des aspirantes Saintias cachait la divine enfant par sa taille.
Prévenante, elle arracha le bas de sa toge, au risque de presque dévoiler son intimité, afin de couvrir le nourrisson.
Le Grand Pope se tenait droit derrière la jeune femme.
Derrière lui débarquaient un à un l’ensemble des membres du clergé, hommes et femmes.
Tous s’agenouillèrent dès leur arrivée.
Saga avança délicatement, sans brusquerie.
Il entendit les gazouillements du nourrisson et découvrit par-dessus l’épaule de la prêtresse ses petites mains s’agiter.
Son c½ur cognait si fort dans sa poitrine que les autres spectateurs auraient pu l’entendre si déjà les leurs ne palpitaient pas autant.
Il était en nage sous sa toge et noyé de larmes sous mon masque.
Ses membres tremblaient tellement qu’il se pensait incapable de réussir à tenir l’enfant dans ses bras.
Quelques gardes observaient de loin, depuis l’intérieur du palais papal, la scène.
Certains d’entre eux se précipitèrent pour descendre les marches des douze maisons, en utilisant le passage secret et en hurlant : « Athéna est parmi nous ! Athéna a ressuscité ! »
D’autres gagnaient le balcon du Grand Pope qui surplombe l’entièreté du domaine et permet une vue globale sur les douze maisons et sur la ville de Honkios.
Ils commençaient à y déposer des cageots de colombes préparés sur ordre de Shion ces derniers jours.
Derrière la chambre d’Athéna, Saga rejoignit enfin la gouvernante.
Elle se tourna vers son suzerain à qui elle tendit l’enfant : « Voici mon Seigneur, notre cadeau des dieux, la fille du Dieu des Dieux, la Déesse de la Sagesse et de la Guerre, Athéna ! »
Le Grand Pope s’agenouilla aussitôt et ouvrit ses bras pour accueillir la petite fille aux fins cheveux mauve qui le regardait de ses grands yeux ronds aux reflets violets.
Le Pope ne cherchait même pas à dissimuler ses larmes qui roulaient sous son masque.
Depuis la chambre d’Athéna, quelques prêtresses rapportèrent les draps portés plus tôt par leur supérieure et un vieux landau de bois.
Le Grand Pope se saisit des étoffes dans lesquelles il emmitoufla l’enfant.
Il resta à la contempler durant de longues secondes.
D’interminables secondes.
Quand il eut fini, il se releva enfin et ordonna : « Cette enfant est l’espoir de notre monde. Athéna est revenue nous offrir sa grâce et son innocence. Il est temps de la présenter au peuple. »
Il regagna les lieux qui étaient désormais siens.
Il prit le loisir de mieux observer qu’à l’accoutumer cet immense édifice.
Dans sa démarche solennelle, il découvrit l’usure que le temps a eu sur ce palais. Des plafonds à la roche fissurée, des colonnes effritées et des dalles manquantes à certains endroits.
Saga regagnait paisiblement les arrière-salles où se situent les appartements d’Athéna en ramenant derrière lui chacun des observateurs présents jusqu’alors.
Il repassa par-delà les grands rideaux couvrants le mur de la salle d’audience où siège son trône, puis prit la direction du flanc droit de la demeure où est dressé son imposant balcon.

Dans son dos, tous ces sujets attendirent l’autorisation d’aller plus loin.
Un acte qu’il ne permit jamais et qui aurait pourtant été autorisé si le Grand Pope était toujours Shion.

Le souverain une fois parvenu jusqu’à la corniche, les gardes ouvrirent les grands cageots afin de libérer les colombes.
Au même moment, Saga leva haut les bras au ciel pour arborer la divine enfant.
Le soleil levant éblouit alors le bébé qui passa ses bras potelés devant ses yeux et se mit pour la première fois à pleurer.

A Honkios, des centaines de villageois venant des extrémités du domaine s’étaient regroupés à la hâte.
De là où ils se tenaient, ils ne pouvaient apercevoir que difficilement la silhouette du souverain soulever une petite boule de tissus blancs.
Pourtant, cela était bien suffisant pour leur arracher cris de joie, larmes et nombreux autres gestes d’euphorie.

Plus haut, sur le chemin des douze maisons chaque chevalier d’or déjà nommé sortait de sa demeure pour observer depuis leur temple l’objet de toutes leurs prières.
Parmi eux, Aiolos se tenait droit, la main sur le c½ur, pleurant à ne plus en pouvoir, lui à qui Shion avait déjà annoncé sa prochaine succession.

Dans le palais papal, Saga replia ses bras au bout d’une minute, après que les clochers de tous les forums du domaine cessèrent de sonner.
A cet instant, il garda Athéna dans le creux de son coude droit.
Sa main gauche se leva en direction de la grande horloge du domaine et, d’une légère impulsion cosmique, il l’alluma.
C’est seulement après cela qu’il fit face à sa garde et prononça d’une voix calme : « A présent, les douze feux du zodiaque brûlent pour les douze prochaines heures, signe de fête dans le Sanctuaire, afin de célébrer le retour de notre déesse sur Terre. Que tous nos messagers dispersés dans le monde soient avertis et qu’ils l’annoncent dans les domaines annexés, afin que tout dieu sache le retour d’une des leurs. Que les sergents en service se positionnent avec leurs soldats dans tous les villages pour s’assurer que l’allégresse de la naissance d’Athéna ne pousse pas certains habitants à quelques excès… »
Le Grand Pope baissa la tête, en direction de celle qu’il était censé représenter et remarqua qu’elle s’était endormie paisiblement dans ses bras.
D’un geste attendrissant, le chevalier d’or des Gémeaux lui caressa la joue avant de rajouter : « … De mon côté, je pars déposer Athéna dans ses appartements. Par sécurité, j’ordonne être le seul à pouvoir approcher notre déesse pour assurer sa toilette et ses repas. »
Surpris, les membres du clergé s’échangèrent un regard circonspect. Cette tâche par tout temps a toujours incombé aux prêtresses destinées à devenir Saintias.
Néanmoins, ils ne purent que docilement incliner la tête.
Ils s’évertuèrent à se disperser le plus rapidement possible afin de préparer la suite des évènements.

Saga attendit d’être seul avec l’enfant pour ôter son casque et son masque qu’il laissa choir sur le tapis rouge de sa salle d’audience.
Ses yeux gonflés par les larmes de joie, adoptèrent un regard plus soucieux.
Son sourire béat se changea en rictus de désappointement.
Si bien qu’il murmura en la regardant : « Pff… Athéna… Que vais-je faire de toi ? »
Puis, il traversa de nouveau sa salle en écartant les immenses voilages qui dissimulent la voute en berceau par laquelle il déboucha tout à l’heure dans les appartements d’Athéna.
Cette fois-ci, il emprunta la direction opposée à celle de la statue d’Athéna.
Il arriva dehors et suivit la route tracée sous la forme d’un pont en pierre. A son bout, une tour est maintenue au-dessus du vide au beau milieu des montagnes qui encerclent les douze maisons.
Il soupira un instant avant d’ouvrir la porte de la tourelle.
Il ferma les yeux. Serra la mâchoire. Comme pour contenir ses démons.
Il attendit que cette douleur mentale ait disparu.
Puis il choisit enfin de s’y engouffrer.
A l’intérieur, seul un berceau décorait la chambrette.
Au mur de celle-ci brûlaient des torches qui prenaient le relais pour illuminer le lieu lorsque le soleil se couchait et ne perçait plus à travers les fissures des murs et les lucarnes.
Il coucha dans le couffin Athéna pour mieux détailler ses traits.
Bien qu’elle soit aux côtés d’un usurpateur, elle dormait profondément, le sourire aux lèvres.
Saga commença à se cramponner le poignet droit, alors que celui-ci fut pris de spasmes.
Ses cheveux oscillaient entre sa couleur originelle et un gris démoniaque.
Ses yeux devenaient vitreux.
Le chevalier choisit alors de s’empoigner la gorge, en implorant à mesure que sa voix s’enrouait : « Aide-moi Athéna… Je t’en prie… Lave moi de mes péchés… »
Toutefois, la conscience humaine empêcha Saga d’aller jusqu’au bout et il desserra son étreinte.
Il se recroquevilla misérablement sur le sol aux dalles cimentées, en position f½tale.
Il pleura de longues minutes comme un enfant en se maudissant.
C’est alors qu’une aura orangée vint l’envelopper.
Chaude, douce et bienfaisante, comme celle qu’il a ressenti lors de l’arrivée de la déesse au pied de sa statue.
Ce cosmos chaleureux ne le quittait pas et fit cesser l’affliction.
Saga sentait toute culpabilité l’abandonner, le malaise qui rongeait son être avait disparu, le mal s’était évanouit en présence de la divinité.
Le Gémeaux se releva alors bouche bée.
Cette sensation si intense de bien-être, si agréable, il ne l’avait connu qu’aux côtés d’Ambroisie, cette chère et tendre réincarnation d’Hébé qu’il a tant aimé.
Il passa sa main sur le front de l’enfant, afin de lui dégager les fines mèches qui la couvrait et y déposa un baiser plein d’affection avant de quitter la demeure.

Dehors, une fois la porte refermée, Saga ferma les yeux et leva la tête vers le soleil.
Il écarta grand les bras et aspira un grand coup l’oxygène qui vint gonfler ses poumons.
Il revint à lui pour observer sa soutane de Pope et sourit timidement : « Qu’importe l’acte de malveillance que j’ai causé en tuant le Grand Pope et son frère Arlès. Il me faut simplement élever Athéna jusqu’à ce que sa conscience divine vienne à elle. Je dois la protéger et m’assurer qu’elle devienne celle que le peuple attend. Alors seulement après ça je pourrai recevoir le châtiment que je mérite. Je n’ai rien à craindre pour ma relève. La place de Saint d’or des Gémeaux sera assurée par Kanon. Il faut simplement que je m’assure que l’âme de mon frère, ne soit pas déjà consumée par le mal comme la mienne… »
Flashback

Dans les couloirs qui mènent à la salle d’audience du palais, des bruits de pas retentissent et sortent Saga de ses songes.
En regagnant son siège, Saga murmure à voix basse la suite de ses souvenirs : « Hélas mon frère, tu as brisé mes bonnes résolutions. Lorsque je suis venu t’annoncer la réincarnation d’Athéna, tu me proposas de la tuer, elle, ainsi que le Pope pour prendre leurs places. Je ne t’avais pas attendu pour le Pope et son frère, seulement, j’espérais trouver auprès de toi la force de lutter contre mes pulsions démoniaques. Malheureusement, tu étais encore plus corrompu que moi par le mal et je n’eus pas d’autre choix que de t’enfermer au Cap Sounion. Seulement il était trop tard, tu avais brisé en moi par ta proposition les derniers espoirs qui me poussaient à une réhabilitation. Puis Cronos vint me trouver et m’offrir la dague destinée à pourfendre le c½ur d’Athéna, l’épée de Chrysos. Néanmoins, tout ne s’est pas déroulé comme prévu… »

Les portes de la salle d’audience sont ouvertes par les gardes qui siègent.
Un homme caché comme à son habitude sous son masque violet et une épaisse soutane kaki digne d’une bure de moine répond à l’appel de son maître : « Ptolémy Saint d’argent de la Flèche à votre service Majesté. »
Saga lève légèrement une main comme pour rendre le salut à son chevalier : « Ptolémy, tu es le Saint envers lequel j’ai le plus confiance. »
Le Libyen est intimidé par un tel compliment.
_ « C’est grâce à vous que je suis sorti de ma condition misérable en Lybie. Vous m’avez aussitôt accordé votre confiance en faisant de moi votre messager personnel puis un Saint.
_ Hum… Athéna t’a seulement reconnu comme digne de confiance. C’est justement pour cela, que j’ai fait appel à tes bons et loyaux services. Ptolémy, tu n’es pas sans savoir que je dispose d’une garde personnelle, composée de soldats infiltrés dans les rangs du reste de notre armée.
_ Il est vrai votre Majesté.
_ Et c’est toi-même qui m’a rapporté que ces hommes ont soulevé certains doutes dégagés par des Saints basés sur l’île de Yíaros.
_ En effet, nos infiltrés sur place ont ressenti certaines velléités de la part de leurs sergents. Certains auraient même noué des liens avec des Hébéïens.
_ Dans ce cas, je n’ai plus le choix. Certains Alcides représentent encore une menace trop grande. Si des Saints choisissent de s’allier à eux et de trahir Athéna, nous serons face à un problème de taille. Je suis donc contraint aujourd’hui d’ordonner l’assassinat d’Hébé »
Une telle annonce qui aurait fait frémir n’importe quel individu laisse Ptolémy de glace.
_ « Je connais l’importance que voue Taishi Saint de bronze du Toucan à accomplir ce genre de mission au nom d’Athéna, poursuit Saga. Il a déjà réussi à infiltrer le palais d’Hébé. Il devra s’entourer des Saints qu’il pense encore fiables sur l’île, quitte à ne pas avertir le sergent-chef en place, Apodis de l’Oiseau de Paradis. De plus en plus de soldats de confiance sont envoyés pour prendre la relève de ceux déjà présents. Ils sont tous marqués sur la peau d’un reptile ailé enroulé autour d’un crâne, semblable à l’ornement du fronton de mon palais. Il n’aura aucune difficulté à composer une garnison importante dans les mois qui viennent. A Taishi d’organiser cette mission !
_ Si telle est votre volonté.
_ Non Ptolémy, cela est la volonté d’Athéna. Tu peux disposer à présent.
_ Bien votre Majesté. Et passez un bon 1er septembre. »
Ptolémy s’incline légèrement puis suit le long tapis rouge qui couvre le sol jusqu’à la sortie.

Enfin seul, l’usurpateur se veut cynique : « Pff… Un bon 1er septembre ! Ce 1er septembre restera une date phare de l’histoire de mon règne. Naissance d’Athéna, enfermement de mon frère et tentative d’assassinat d’Aiolos plus tard dans la nuit. Tout serait parfait, si seulement il n’avait pas réussi à cacher l’armure d’or du Sagittaire et l’enfant qui fête aujourd’hui ses douze ans. »


Justement, au Japon, à Tokyo, une limousine noire traverse la ville et attire l’euphorie de chaque passant qui la croise.
Le véhicule roule à vive allure, tandis qu’il emprunte la direction d’une demeure en sortie de ville.
Elle passe un haut portail aux pointes acérés et gardé par trois hommes bodybuildés, armés sous leurs costumes et aux yeux cachés sous des lunettes sombres.
La voiture suit le chemin tracé aux milieux des jardins, dominés par de grands arbres, puis arrive enfin devant une immense résidence composée de plusieurs ailes.
Sous le porche de celle-ci, attend la magnifique Saori Kido aux cheveux couleur lavande qui tombent dans son dos et par-dessus ses épaules, vêtue d’une belle robe blanche qui descend jusqu’à ses pieds, couvrant entièrement son buste, épousant parfaitement sa taille et ébouriffée à hauteur des jambes. Son magnifique collier rose, fait ressortir à merveille ses yeux violets.
Elle est accompagnée de son fidèle valet, toujours accommodé d’un costume noir et d’une chemise blanche fermée par un n½ud papillon, Tokumaru Tatsumi : « Mademoiselle Kido, il semblerait que votre amie soit à l’heure. »
Hautaine, Saori rétorque : « Comme toujours. »
Une fois le véhicule stationné, deux servants sortent de la demeure derrière Saori et Tatsumi.
L’un vient ouvrir doucement la porte de la voiture, pendant que l’autre tend sa main pour aider l’invitée de Mademoiselle Kido.
Une jeune femme de cinq ans l’ainée de Saori sort en réalisant de gracieux mouvements.
Ses longs cheveux bruns tombent en quelques mèches sur sa généreuse poitrine à peine cachée par sa robe violette sans bretelle.
Des petits rubans violets se mêlent derrière sa tête à ses cheveux. Ils font ressortir le maquillage qui habille ses lèvres pulpeuses. Le petit c½ur rose tatoué sur sa pommette gauche s’accorde à merveille avec ses yeux topaze, enjolivés par de fins sourcils.
Lorsqu’elle prend la direction de son amie, elle plie légèrement les genoux et pose ses douces mains aux doigts fins et aux ongles vernis devant sa bouche charnue pour crier avec vivacité d’un accent slave fort prononcé : « Joyeux anniversaire Saori ! »
La fille de ce riche homme d’affaires russe, souvent parti en voyage, accepte le geste du domestique. Elle se laisse ainsi guider jusqu’à Saori qui lui attrape les mains et lui échange un large sourire qui en dit long sur l’amitié entretenue par les deux jeunes femmes.
_ « Merci mille fois.
_ Allons, j’espère ne pas être la dernière.
_ Absolument pas. D’autres doivent encore arriver. Le Président de la République Française ne devrait plus tarder ainsi que ton père. »
La belle jeune femme ne daigne même pas regarder Tatsumi et s’engage avec Saori à l’intérieur.
Là un gigantesque buffet est monté.
Plus d’une centaine de personnes peuplent seulement le hall.
Ksénia attrape au passage une coupe de champagne qu’elle déguste immédiatement.
Très courtisée, elle offre volontiers des nouvelles de son père aux autres invités qui attendent son arrivée avec impatience.
Tatsumi, lui, est aux petits soins.
Il veille à ce que tout le personnel soit en mesure de répondre aux attentes des hôtes de la demeure de son illustre maître, le défunt Mitsumasa Kido.
Comme souvent, il s’isole quelques instants pour se recueillir devant un tableau de celui-ci, dans le bureau d’affaires de Saori.
Avec nostalgie, il se penche sur les papiers de la demoiselle d’origine grecque et ouvre le passeport de celle-ci : « Mlle Kido Saori, Japonaise, née le 1er septembre 1973 à Tokyo… Pff… Mon maître… Vous avez usé d’ingéniosité une fois de plus, pour dissimuler l’identité de cet enfant que vous avez trouvé le 2 septembre au matin dans des ruines à Athènes. Saori venait de naître d’après les propos du brave qui l’avait sauvé du châtiment démoniaque de notre futur ennemi. Elle est devenue une jeune femme très cultivée. Bientôt, les survivants parmi les cents orphelins envoyés dans le monde reviendront et il me faudra lui annoncer la vérité lorsque les forces maléfiques découvriront qui elle est réellement… »
Quelqu’un vient frapper à la porte, Tatsumi repose aussitôt les papiers d’identité et se tourne en réajustant son n½ud papillon : « Oui ! »
Un des hommes de main lui annonce l’arrivée de nouveaux invités : « Monsieur Тайна est arrivé. »
Tatsumi bombe le torse : « Bien, j’arrive tout de suite. »

Dans le hall, Aleksandr Тайна est en compagnie de sa fille Ksénia et de Saori.
D’une quarantaine d’année, cet homme brun porte la moustache et ses cheveux sont plaqués en arrière.
Reconnu de tous, il ne cesse de saluer les convives de la jeune héritière avec laquelle il discute.
_ « … et à cet instant j’ai signé le contrat !
_ Incroyable Aleksandr. Votre chef de projet a bien vu venir le coup.
_ En parlant de chef de projet, je pensais voir ici Monsieur Solo.
_ Julian Solo ?
_ Oui, tout comme votre grand-père et moi, le père de Julian et l’illustre Mitsumasa Kido avaient l’habitude d’entretenir de bonnes relations commerciales, quasi-exclusives.
_ Et bien depuis que je suis aux affaires je n’ai pas eu l’occasion de m’entretenir avec lui. Je sais que sa compagnie règne sur les sept océans, mais pour le moment aucun chantier ne nécessite que nous soyons en relation. »
La fille d’Aleksandr se sent un peu à part, alors elle casse le rythme de la discussion : « Tu as tort, c’est un très bel homme ! »
Le père de la belle demoiselle rit aux éclats avant de prendre congés : « Ah… Ksénia… Je reconnais bien là ma fille ! Ah… Elle et les hommes ! Un jour elle finira par créer de la discorde telle Hélène de Sparte ! Bon, veuillez me pardonner Mademoiselle Kido, mais je reconnais au loin le Ministre Américain du commerce qui me fait de grands signes depuis quelques minutes.
- Je vous en prie monsieur Тайна. »
Ksénia exprime son dédain : « On aura tout vu ! Mon père qui dit bien me reconnaître. Cela fait plusieurs années qu’il n’a pas pris le temps de passer une journée en ma compagnie. Toujours à voyager. »
La réincarnation olympienne joue à merveille la comédie. D’ailleurs son devoir la rappelle puisqu’elle est obligée de prendre congé de Saori : « Ma chère amie, comme je te l’ai annoncé avant de venir, ma présence ici ne peut être plus longue. En effet, le siège social de la société de prêt-à-porter que mon père a bien voulu racheter pour moi réclame ma présence à Athènes en Grèce. Mon hélicoptère doit déjà m’attendre. Je sais que tu connais mieux que quiconque l’importance des affaires et des engagements… »
Saori s’empresse de saisir les mains de sa richissime amie et lui témoigne toute son affection avant qu’elle n’ait pu achever sa phrase : « Va ma chère ! Je sais très bien que le devoir est une chose très importante. »
Saori pivote sa tête pour chercher son domestique : « Tatsumi ! »
Tandis que l’amateur de kendo se permet de fanfaronner auprès d’une princesse des émirats il est aussitôt rappelé à son devoir.
_ « Oui Mademoiselle Kido ?
_ Veuillez accompagner Mademoiselle Тайна Ksénia sur le toit. »
Le robuste bras droit s’exécute aussitôt.
Il devance Ksénia qui jette un dernier regard du coin de l’½il à celle qu’elle sait être la réincarnation d’Athéna…

Plus haut, sur le toit, après avoir pris congé de Tatsumi, Ksénia s’installe dans un hélicoptère de la compagnie de son père en soufflant : « Pff… Que ce voyage va être long… Si seulement cette comédie pouvait cesser… »

Au rez-de-chaussée, Saori choisit d’ouvrir le cadeau que lui a fait livrer Ksénia.
Celui-ci, une caisse de deux-mètres de haut sur un mètre de large, est défait des plaques de bois qui la couvre par les valets de la petite fille de Kido.
Tandis que Saori lit à voix basse la lettre qui accompagne le présent, Tatsumi est pris d’un léger malaise en découvrant l’objet : « Un petit souvenir de mes récents voyages en Grèce, pour celle qui incarne la beauté et la grandeur. Joyeux anniversaire. »
Saori lève peu à peu les yeux vers une statue qu’elle étudie de bas en haut et reconnait comme étant celle à l’effigie de la déesse dont lui parlait régulièrement son défunt grand-père.
Tatsumi passe son doigt pour libérer son cou, subitement trop serré par le col de sa chemise, tant il croit étouffer en constatant l’apparence d’une déesse au corps habillé d’une toge.
Le vêtement taillé tombe jusqu’au sol et ne libère que les bras, le droit posé contre la hanche et le gauche tombant le long du corps, et le cou.
Saori s’avance au milieu de ses invités et vient caresser le visage lisse et froid de la statue. Ses yeux sont noyés d’émotions et son esprit semble être ailleurs, conquis par le cadeau fait par Ksénia.
Le majordome choisit de taper dans ses mains pour sortir les autres convives de leur léthargie face à un tel spectacle afin que reprennent les discussions et pour que Mademoiselle Kido revienne à elle.
Ce qu’il souhaite se produit, elle se libère de l’emprise qu’exerce la vue de cette statue sur elle en souriant : « Alors Ksénia, mon amie, tu me vois ainsi, telle Athéna ! »

FIN PARTIE 1
Partie 2 ci-dessous
Modifié: 21 Février 2026 à 9h32 par Kodeni

Auteur Sujet: Chapitre 32  (Lu 8201 fois)

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PARTIE 2 :

Pendant ce temps, sur la plage désertique du Nord-Est de Yíaros, Apodis écoute l’histoire du militaire qui crache son sang.
_ « … Je ne supportais plus de vivre dans le mensonge… Mon rôle d’espion…
_ Espion ? Espion de qui ? Pourquoi ?
_ Alors Seigneur Apodis vous faîtes parti des gens inconscients ? Vous êtes de ceux qui croient encore défendre les valeurs d’Athéna ?
Apodis est perdu : « Explique-toi soldat ! »
Le soldat remonte la cuirasse qui protège son bras et arbore un tatouage. Un crâne entouré d’un reptile ailé : « Voici quatre ans que je suis rentré dans les troupes du Général Gigas. Contrairement au reste des garnisons qui composent notre armée, le Général s’est constitué une équipe de parfaits combattants, sans codes moraux, obéissants et meurtriers de sang-froid. Il s’agit d’une faction secrète, destinée à effectuer des missions que seuls des êtres immoraux peuvent accomplir. La plupart du temps, nous ne sommes que de simples espions. Néanmoins, il arrive que nous soyons appelés à massacrer et torturer de parfaits innocents. Tout cela pour le compte de la volonté d’Athéna et pour la récompense que peut nous apporter un tel dévouement. »
Le soldat articule de plus en plus difficilement.
_ « Que viennent faire sur Yíaros des membres de cette légion ?
_ Au fur et à mesure des relèves, permettant aux Athéniens de rentrer auprès de leurs familles au Sanctuaire, ce sont les soldats de cette légion qui sont venus en remplacement. Je suis arrivé ici en tant qu’espion. Je devais m’assurer de la mainmise du pouvoir athénien sur l’île, afin d’entraver Hébé et maintenir la suprématie du Pope dans le monde. Seulement, depuis le début de la guerre, je n’arrive plus à trouver le sommeil, je suis hanté par mes crimes. Notre guerre contre Hébé aura révélé à mes yeux la plus immonde des vérités sur la nature de l’Homme. La richesse contre la mort d’innocents. »
Apodis lui passe sa main sur le visage pour le débarbouiller du sang qu’il rejette : « Vois-tu soldat, il m’arrive parfois de voir dans mes cauchemars les êtres que j’ai tué depuis que je suis un guerrier. C’est le lot de chacun de nous. C’est notre fardeau à nous, les protecteurs de la paix. Il ne peut y avoir de paix sans guerre. Dis-toi simplement que tu as fait ton devoir en débarrassant le monde des Hébéïens. »
L’homme ne crache plus, il vomit glaires et hémoglobine.
Il essaie de regagner son calme pour rectifier les propos de son supérieur : « Vous vous trompez Sergent. Ce n’est pas le massacre des Hébéïens qui me ronge seulement, mais aussi et surtout celui des Athéniens. »
Apodis est abasourdi.
_ « Ancien voleur dans le domaine sacré, j’ai échappé à la peine capitale en acceptant de ne plus avoir à voler pour combler ma faim si j’acceptais d’incorporer la garde secrète de Gigas. Nos missions furent de plus en plus nombreuses et de plus en plus obscures dans le Sanctuaire, mais aussi à travers le monde. Tous les opposants à la philosophie du Grand Pope furent nos cibles. Seulement, notre récompense, les sacres, cette monnaie que j’ai si peu connue dans ma jeunesse, nous évitait de nous poser trop de questions.
_ « Qu’entends-tu par le massacre des Athéniens, a peur de comprendre Apodis ? Vous n’avez pas tué tant d’opposants que ça, ça se serait vu !
_ Il suffisait d’une bonne diversion pour agir ainsi. Nous débarrasser des gêneurs et regagner la confiance de ceux qui l’avaient perdu et qui étaient indispensables à l’armée. L’attaque hébéïenne de la Journée Sainte n’a jamais été la volonté d’Hébé. »
Apodis le secoue violemment : « Pourquoi ? Pourquoi avouer ça maintenant ? »
Déjà peu alerte, l’espion sent ses os craquer sous la poigne du Saint.
_ « Je te l’ai dit, je ne voulais pas vivre éternellement avec une telle responsabilité. Malheureusement, lorsque j’ai confié à certains membres de mon équipe vouloir déserter, j’ai été abattu comme un chien par ces derniers.
_ Cette équipe… Cette légion… Y-a-t’il de nombreux membres présents sur l’île ?
_ Depuis ces dernières semaines, chaque nouvel arrivé est un de ses membres. Il doit se préparer quelque chose… »
Le soldat reste la bouche ouverte, les yeux à demi-clos après avoir fait l’effort de répondre.
Apodis lève les yeux au ciel comme s’il hésite à poser cette fameuse question dont la réponse, presque évidente, le consume d’avance : « Lors de la Journée Sainte, la mort de mon fils, de ma mère… tout a été orchestré n’est-ce pas ? »
Le légionnaire est déjà ailleurs.
Il marmonne des inepties et des noms qui ont marquées son enfance.
Puis succombe enfin de ses multiples lésions.
Laissant à Apodis le soin de se répondre à lui-même…

Un flash traverse son esprit.
En une fraction de seconde, il réalise enfin le complot. De l’annexion d’Yíaros, en passant par l’assassinat d’innocents Athéniens dont sa mère et son fils.
Le Grec tremble.
Il revit à nouveau les corps sans vie de sa mère et son fils : « Mujakis… Sperarus… »
Son regard est vide.
Il ressasse la colère qui l’a envahi à cet instant.
Cela provoque chez lui un léger soubresaut.
Il ressent à nouveau l’aversion qu’il a ressenti à tort pour les Hébéïens et la haine qu’il leur vouait il y a encore quelques secondes.
Dans son geste réflexe, il relâche l’espion.
Il comprend que sa croisade contre les Hébéïens n’a en rien vengé les siens : « Ma… Maman… Mon… Mon fils… Mon petit garçon, balbutie-t-il… »
Lorsque tout à coup, il rend sa bile à tout rompre.
Incapable de reprendre son souffle entre chaque vomissement, il a le visage chargé de larmes.
Mélange de souffrance physique et émotionnelle, il hurle de rage entre chaque crampe d’estomac…

Il lui faut une bonne heure pour réussir à se relever.

Et tout autant pour regagner le Centre de l’île.

Tant de temps pour ressasser et se persuader de devoir jouer la comédie jusqu’à nouvel ordre.
Néanmoins, le choc est si violent qu’il se sent incapable d’esquisser le moindre sourire de façade.
Son affliction est si profonde que son visage demeure atrophié.
Le coup psychologique le tétanise profondément.
Blafard, il avance sans vie.
Seuls ses yeux, prisonniers de son visage inexpressif, roulent de gauche à droite, ne sachant à qui se fier.
Il traverse le village sans adresser la parole à aucun des siens. Imaginant faire face à tout moment à un homme de Gigas.
Chaque regard porté sur lui l’amène à craindre d’être espionné.
Ironie du sort, seule la présence des Hébéïens le rassure. Toutefois le crépuscule remplace petit à petit le soleil et chacun d’eux respecte le couvre-feu.
Bientôt il n’y aura plus d’Hébéïens dehors et, à l’allure à laquelle il progresse, Apodis ne va plus qu’être entouré d’Athéniens. Comme un animal blessé éloigné de son troupeau et entouré d’une meute affamée.
Cependant, il ne parvient pas à accélérer.
Ses membres en sont incapables.
Ses jambes flageolent même.
Aux suées qui le parcourent, Apodis se persuade qu’être encore debout tient pour lui du miracle.
Rentrer au temple d’Héraclès n’aura jamais représenté plus dur périple pour lui.

A l’intérieur, Philémon l’y attend.
Toujours souriant, son compatriote interpelle Apodis alors que celui-ci est proche du but en regagnant sa chambre : « Je n’ai pas entendu d’éclats de voix. Tu as donc eu la chance d’être rentré sans avoir croisé Taishi. Il te cherche partout, il est furieux. Il a organisé le rationnement à ta place ! »
Apodis bégaie en s’asseyant sur son lit où le rejoint le jeune homme aux cheveux bruns hirsutes : « J’ai marché, j’avais besoin de réfléchir et je n’ai pas vu le temps passer. »
Bien peu coutumier des règles de savoir-vivre, Philémon s’allonge sur la couche, les mains derrière la tête et déclare : « Pour moi aussi le temps passe trop vite. Depuis que je suis présent sur Yíaros, que l’influence du Sanctuaire est à plusieurs centaines de kilomètres, je me sens moins oppressé. Le cosmos de Hébé vient illuminer chacun de nos matins. Il soulage mon c½ur, tandis que la vie auprès des Hébéïens me fait savourer chaque instant. »
Apodis se retourne vers son camarade et, malgré la grande cicatrice qui passe par son ½il gauche, il reconnait une certaine harmonie sur son visage.
_ « Cependant, à qui se fier, hésite-t-il intérieurement ? »
Indécis quant à la sincérité de Philémon, ce dernier ne lui laisse guère le temps de cogiter : « Ça te dérange si je dors ici cette nuit ? Lena est également furieuse que je ne sois pas plus présent pour fliquer les Hébéïens et je crois qu’elle m’attend devant ma chambre pour me passer un savon à son tour ! »
Le comportement enfantin de Philémon arrache un sourire à Apodis.
Méfiant, il se contente de se coucher à côté de son camarade en lui tournant le dos…
« Modifié 21 Février 2026 à 9h33 »

Hors ligne Kodeni

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Cette version du chapitre 32 est une version rééditée de la publication originale du 16 juillet 2012.
Bonne relecture aux lecteurs les plus fidèles, et bonne découverte pour les nouveaux.