Chapitre 71

Chapitre 71

Au Japon, dans la résidence Kido, à l’intérieur d’un grand salon illuminé par quelques halogènes, c’est le brouhaha.
Malgré les désaccords qui les opposent, la maîtresse de maison finit de convaincre ses chevaliers : « Il ne s’agit que d’une simple fête d’anniversaire. J’y vais pour affaires. Et puis Tatsumi m’accompagne. »
Le Saint aux mains gantées et à la tenue pourpre pousse ses camarades, Ichi, Nachi, Ban et Geki à le soutenir : « Malgré cela, un danger pourrait toujours roder. Je refuse que Seiya et les autres aient risqué leurs vies, pour vous laisser tomber dans les griffes d’un nouveau péril. Nous sommes le 21 mars 1987. Cela fait trois mois qu’ils sont dans le coma malgré les soins reçu à la Source d’Athéna, rappelle Jabu !
_ Jabu a raison, confirme Sho accompagné d’Ushio et Daichi. Seiya et nos amis sont toujours dans le coma. Rien n’est rassurant les concernant.
_ Vous tombez pourtant à pic, dit Saori en se tournant vers ses Saints d’acier. Vous pouvez confirmer qu’avec les moyens technologiques mis à votre disposition à notre quartier général sous le coliseum, vous pourrez tracer ma présence.
_ Oui mais…
_ Dans ce cas, vous n’aurez rien à craindre. De plus Ushio nous accompagnera pour piloter le jet qui doit m’amener dans la propriété des Solo, près du Cap Sounion. Je ne serai pas seule. »
De façon inattendue, silencieux jusqu’ici, Tatsumi sort de derrière un meuble un sabre de bois qu’il fait tournoyer autour de lui : « Et n’oubliez pas qu’elle sera accompagnée de Tatsumi troisième dan de Kendo ! »
Sa démonstration se solde par un geste malheureux qui fait basculer le buste de bronze sculpté à l’image de Mitsumasa Kido.
Il faut compter sur la réactivité d’une dernière invitée pour sauver l’ornement.
D’un claquement violent, un fouet vient enrouler la sculpture pour ensuite la ramener vers son maître d’arme.
Apparue par la fenêtre ouverte, ses spartiates montées sur talons et enroulées par-dessus son pantalon jaune au niveau des chevilles, la jeune femme blonde au justaucorps rose tend volontiers la statue à Saori.
Navré, Tatsumi se jette aux pieds de la réincarnation d’Athéna : « Oh ! Mon maître, mon maître ! Qu’ai-je fait ? »
Sous son masque, l’héroïne s’amuse de la situation. Quelques mèches de ses longs cheveux blonds tombent sur son masque de femme chevalier.
_ « Merci June Saint de bronze du Caméléon.
_ A votre service Athéna.
_ Alors ça y est, bondit Daichi jusqu’à l’amie de Shun ? Tu sembles parfaitement rétablie !
_ Oui, je suis de nouveau sur pieds et c’est pour cela que je voulais profiter de votre départ pour la Grèce Déesse Athéna pour vous accompagner. J’aimerai vivre au sein du berceau de la chevalerie, au Sanctuaire. Et…
_ Et veiller sur Shun n’est-ce pas, sourit amicalement la déité ? C’est entendu. »
A la fois gênée et enchantée de recevoir la bénédiction d’Athéna, June se courbe bien bas, pour lui rendre les hommages qui lui sont dus.


Dans les entrailles de la Terre, en Grèce, sur un îlot entouré de lave, les Arèsiens s’exercent avec discipline.
Ils travaillent sous l’Aréopage, face à un temple grec en forme de cône dont le sommet vient se planter dans la croûte terrestre qui sert de plafond à cette immense cavité.
Vêtus d’orange et portant une cuirasse rouge, ils obéissent à la grosse voix de Tromos.
Le Berserker de la Terreur, colosse de deux mètres quatre-vingt-trois, bardé de muscles, porte sa Nightmare couleur sang, dissimulant presque tout son corps, arborant une pierre d’améthyste au centre de sa poitrine.
Le guerrier d’Arès répète avec ses hommes diverses formations militaires.

Plus loin, debout au milieu d’Arèsiens assis en tailleur, le second Berserker sous les ordres de Vasiliás explique également diverses stratégies militaires.
Atychia Berserker du Malheur, garde toute sa féminité dans cette armure écarlate qui épouse à merveille ses formes généreuses.
Avec sérieux, les troupes du Dieu de la Guerre se préparent à l’affrontement contre Athéna promis par Vasiliás à Yoma.

Le Berserker de la Royauté, responsable des troupes du dieu moqué par l’Olympe, observe ses gens s’exercer avec succès.
Impérial dans sa Nightmare d’un rouge vif qui couvre l’intégralité de ses jambes, bardant chaque genou de cornes courbées qui remontent à mi-hauteur de ses cuisses, il sourit sous son masque doré qui ne laisse apparaître que ses beaux yeux bleus et verts et qui est maintenu par son casque ovale formant une gueule de lion tel le casque de l’armure divine de Zêta.

En retrait, en direction du chemin souterrain qui relie le monde contemporain à l’Aréopage, le général voit revenir la silhouette d’un de ses hommes.
Soucieux, il s’approche de Tromos qui ôte aussitôt son heaume et s’agenouille.
_ « Tromos. D’où revient ce soldat ? Il ne me semble pas avoir envoyé quiconque à l’extérieur. Les vivres ont été rapportés en quantité suffisante il y a peu. Et nous ne manquons pas d’eau. Je sais qu’il reste quelques mauvais esprits parmi mes hommes issus de la première génération d’Arèsiens en notre époque. Se pourrait-il qu’il en fasse parti et soit allé semer le trouble sur Terre ? »
_ Vasiliás, dissimule sa gêne Tromos dans sa longue barbe ! Non… Euh… En fait… Comment dire… C’est moi qui l’ai envoyé.
_ Sans m’en avertir ?
_ Oh… Euh… Mais… Euh… Toujours dans le but de faire appliquer ta justice.
_ Explique-toi.
_ Pour la plupart d’entre nous, quand tu nous as convaincu de te rejoindre pour faire régner la justice en faisant couler le sang de tous les criminels de ce monde, tu as rendu justice à ceux qui avaient un passé douloureux. Je pense par exemple à Atychia que tu as aidé à venger sa famille. Dans mon cas, c’était beaucoup plus complexe. Alors j’ai demandé à un de nos soldats d’aller enquêter en Argentine, mon pays natal pour…
_ Ça va, ça va. La prochaine fois, pense à m’en parler avant, c’est tout. »

L’espion saute par-dessus la mer de lave et vient s’incliner devant les deux Berserkers : « Seigneur Vasiliás. Seigneur Tromos. »
L’homme au front dégarni, regarde Vasiliás, comme pour l’implorer de laisser le messager s’exprimer.
D’un mouvement de bras résigné, l’Américain cède : « Parle. Nous t’écoutons. »
Le soldat se racle la gorge : « Comme vous le savez, Buenos Aires est extrêmement grande et très dense. Cependant, il ne m’a pas fallu trop de mal pour trouver ce Segador. Son nom fait froid dans le dos à quiconque l’entend là-bas. Il est resté caché pendant plusieurs années, le temps de se faire un nom. Mais maintenant qu’il s’est bâti une véritable fortune, il a corrompu les autorités locales et tue aujourd’hui sans vergogne. Il se rend tous les soirs au Disfrute, un club très tendancieux qui lui appartient en plein centre de la ville. »
Las, Vasiliás passe sa main sur son visage : « Bon… Ça fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de remettre un beau costume. Allons donc faire une toilette puis retrouvons le monde d’aujourd’hui Tromos. »
Le robuste Berserker se relève aussitôt, les larmes aux yeux et déterminé…


En Grèce, à proximité du Cap Sounion, suspendu à la pointe d’une falaise avec vue sur la Méditerranée, un immense manoir voit de nombreux domestiques s’agiter.
Debout, dans une immense salle de bain, le richissime et somptueux héritier de la famille Solo ajuste son smoking blanc.
Pendant qu’il admire son reflet dans le miroir, Julian précise : « Ce soir Saori Kido sera des nôtres. A ce qu’on dit, elle est aussi belle qu’une déesse. Mon père et son grand-père avaient pour habitude de faire des affaires ensemble. A nous deux, à la puissance de nos fortunes, de nos moyens et de nos ambitions, nous pourrions conquérir le monde. Qu’en penses-tu ? »
Son regard bleu fixe l’image de son ami, positionné dans son dos.
Tout aussi soigneusement vêtu, achevant de fixer un foulard blanc par-dessus sa veste bordeaux, Sorrento tempère : « Je ne sais quoi vous répondre Monsieur Julian. Après tout, cela ne fait que peu de temps que j’ai la chance de côtoyer votre monde. »
Le chef d’entreprise se retourne pour admirer le regard gêné de son camarade.
_ « Il est vrai que notre rencontre fut inattendue. Je finançais un orphelinat, lorsque tu venais jouer de ta flûte pour les enfants malheureux.
_ Depuis, nous ne nous sommes plus quittés, joignant nos causes l’une à l’autre. »
Les yeux océans de Julian s’égarent vers l’horizon…
_ « Oui, la construction d’un monde heureux dans un cycle instrumental mélodieux... »
Julian se racle ensuite la gorge pour se résoudre à changer de ton.
_ « Toutefois tu ne m’as pas répondu au sujet de Saori Kido.
_ Etes-vous au moins sûr qu’elle partage les mêmes idéaux que vous M. Julian ?
_ Qui ne voudrait pas construire un monde nouveau ?
_ Certains voudraient laisser les choses telles qu’elles sont aujourd’hui.
_ Est-ce vrai ?
_ Certains dieux sont pour.
_ Des dieux auxquels je ne crois pas dans ce cas, durcit aussitôt le ton le Grec.
_ Après tout, engage le Marina un autre sujet en dissimulant du mieux qu’il peut sa satisfaction d’avoir entendu ça, vous êtes admiré par d’autres femmes.
_ A quoi bon me réfugier dans ce qu’il y a de plus simple, quand ce que je convoite le plus ne me demande que peu d’efforts supplémentaires ?
_ Alors votre décision est prise ?
_ Oui, ce soir Saori Kido sera mienne.
_ Y a-t-il une chance qu’elle refuse ?
_ J’ai tout. Le pouvoir, l’argent et les mers. Peut-on fermer les yeux sur tout ce que j’offre ? Sur tout ce qu’offre un être semblable au Dieu des Mers et des Océans ?
_ Elle possède le pouvoir et l’argent elle aussi. A défaut des mers, les Kido dominent la terre.
_ Conquérir son c½ur c’est conquérir la terre. Elle ne peut qu’accepter de me permettre ainsi de dominer le monde. »


Dans la dimension qui surplombe la Terre, à l’intérieur d’un des onze temples qui forment la base du Mont Olympe, le temple du soleil, le silence et la peur règnent en maîtres.
Allongé sur une de ses banquettes à savourer le nectar et l’ambroisie, Apollon laisse la chaleur d’un immense foyer suspendu au milieu de son temple lui caresser le visage.
Irradiant dans un immense socle maintenu par d’épaisses chaînes au plafond, Apollon reste les yeux fermés, froid et imposant.
Seul le raclement de gorge de son serviteur, petit, sénile et dégarni, le sort de sa quiétude : « Seigneur Apollon. Je me demandais, quand comptiez-vous intervenir auprès de Tezcatlipoca ?
_ Exprime ta pensée Roloi.
_ Cela fait plusieurs mois que des Saints d’Athéna le traquent. Sans succès jusqu’à présent, certes. Néanmoins ils se rapprochent chaque jour un peu plus de lui. Ne craigniez-vous pas qu’ils finissent par le débusquer, l’avoir par surprise et faire échouer votre plan. »
D’un ton monocorde, le dieu du Soleil s’expriment par ses phrases courtes qui confirment chaque fois la haute estime qu’il a de lui-même : « Il est trop tôt pour que Tezcatlipoca attaque la Terre. Il n’est pas suffisamment fort tout seul pour attaquer Athéna qui vient de récupérer son Sanctuaire. Il sera plus utile en complément d’une autre Guerre Sainte. Roloi, cesse de t’inquiéter. Mon plan se déroule à merveille. Bientôt sur Terre Poséidon se servira d’Odin. Hadès se réveillera et formera une alliance avec Arès. Tout ceci grâce à Helénê. De ton côté tu as récupéré l’Armillaire de Chronos. Alors que Helénê est mon pion sur Terre tu es mon pion en Olympe. Et mon jeu progresse en silence avec efficacité. »
Les petits yeux plissés du fils de Zeus expriment tant de fierté, qu’ils ne croisent pas le regard du serviteur, pourtant tout aussi avide de succès.


A proximité du Cap Sounion, les invités de la maison Solo, tous plus élogieux les uns que les autres, sont arrivés bien vite.
Si vite que les domestiques n’ont pas vu la nuit tomber.
Le vestiaire, les hors-d’½uvre, le champagne… Les serveurs ne savent plus où donner de la tête dans cette immense salle où de nombreux musiciens s’évertuent à rythmer l’ambiance de musiques classiques.
Dans la foule élégante, Saori salue timidement les divers associés et politiciens avec lesquels elle a eu l’habitude d’échanger ces dernières années.
Accompagnée de Tatsumi qui fait honneur au buffet, elle n’a de cesse de se sentir à l’étroit dans un monde qui était encore le sien il y a un an.
Les affaires ne lui semblent maintenant n’être qu’une corvée qu’elle doit accomplir afin de garder l’anonymat sur sa réelle identité afin de préserver l’équilibre du monde.
Lorsque le ministre français des affaires étrangères vient la saluer afin d’échanger sur un dossier en suspens, Saori préfère déléguer l’échange à Tatsumi.
Elle se précipite à un des nombreux balcons pour admirer l’océan.
Splendide dans sa robe blanche, qui va à merveille avec le bijou agrafé à un ruban rosé autour de son frêle cou, la petite fille de Mitsumasa Kido souffle d’impatience : « Seiya… Je suis si proche de toi… Cependant, il m’est impossible de revenir auprès de toi. Mes sentiments de femmes s’effacent là où commence ma mission divine… »
Ses pensées s’éloignent, lorsqu’elle reconnaît sur les rochers devant elle la passagère qui l’accompagnait dans son jet.
Dissimulée dans l’ombre, le fouet à la main, la Pandora Box couverte d’un linge blanc, June veille au grain. Elle attend qu’Athéna lui fasse signe de la tête pour la quitter en toute quiétude et s’engager en direction d’Athènes et du Sanctuaire.
_ « June… Tu vas pouvoir veiller au chevet de Shun. Profite de cette occasion. Comme j’aimerai pouvoir être à ta place en cet instant, confesse Saori. »

Plus loin, là où la plage n’est pas illuminée, le bas de pantalon de velours pourpre et les chaussures de Sorrento, ne craignent pas de venir tremper dans l’onde calme de la Méditerranée.
Il laisse une brise salée venir le décoiffer, pendant qu’il hume à pleins poumons cet air qui lui sied tant…

A l’intérieur, un domestique de la propriété Solo s’avance sur l’estrade ornée d’un trident, blason de la famille de Julian.
Au-dessus de sa tête, sur les rideaux rouges, une banderole « Happy Birthday » lui évite un long discours. Il lève sa coupe d’alcool pétillant et attire vers lui l’attention des convives de son maître : « Je porte un toast pour célébrer les seize ans de Julian ! Santé ! »
Tous l’imitent dans la bonne humeur, rappelant depuis dehors Athéna a ses devoirs d’humaine.
Elle retrouve Tatsumi qui s’étonne toujours autant de croiser tout ce beau monde : « Impressionnant, tous les grands de ce monde sont réunis ici. C’est normal puisqu’il s’agit de la fête d’anniversaire du fils de la première fortune mondiale. Mais tout ça n’est-il pas un peu exagéré ? »
La familiarité du Japonais oblige Saori à le rappeler à l’ordre, alors qu’il se goinfre des succulents mets proposés : « Tatsumi, tiens ta langue. Bien que Julian n’ait que seize ans, il assure la succession de son père, y compris à la tête du clan Solo. »
En flânant, Tatsumi se rattrape : « Je ne suis pas sans ignorer que c’est une personne très importante. »
Tout ceci amuse énormément le maître de maison.
Raffiné, imposant toute sa puissance et son charisme, Julian se révèle enfin aux yeux de Saori : « Je suis très honoré d’être le sujet de votre discussion Mlle Saori Kido. »
Ignorant totalement la présence du bras droit de la jeune femme, il traverse la pièce et vient lui baiser la main.
_ « Je suis Julian Solo. Bienvenue à ma fête d’anniversaire. Il s’agit là de notre première rencontre, mais on m’a dit que mon père et Mitsumasa Kido étaient très proches.
_ En effet, mon grand-père m’a souvent parlé de la riche famille grecque Solo et de son empire maritime.
_ Je vous ai invité car je voulais vous rencontrer depuis longtemps. Vous êtes encore plus belle que je ne l’imaginais. J’aimerais vous parler seul à seul, dans le calme. Allons sur la terrasse, venez. »
Prenant Saori par la taille, il abandonne Tatsumi sans même daigner le regarder.
Le robuste second de la Fondation Graad grogne : « Mademoiselle ! Ce type ne me plait pas du tout ! »
Arrivés à une autre aile que celle empruntée plus tôt par Saori, les deux chefs d’entreprise échangent devant une petite zone portuaire.
_ « Il y a plusieurs siècles de ça, ma famille s’est bâtie un empire sur les sept mers à commencer par la Méditerranée et elle s’est constituée une fortune colossale. Mon père disait souvent, celui qui domine les mers, domine le monde. Car les océans couvrent soixante-dix pour cent de la surface terrestre. Bientôt, je dominerai moi aussi les sept mers et le monde, par conséquent. Saori, accepteriez-vous de partager cette joie avec moi ? Moi, Julian Solo, je souhaite que vous deveniez mon épouse.
_ Votre épouse, s’étonne de ses grands yeux profonds et circonspects Saori ? Vous plaisantez ?
_ Ce n’est pas une plaisanterie, Mlle Saori. Avant même de vous rencontrer, je sentais un lien fort entre nous. Et j’en ai la confirmation ce soir. Nous nous sommes déjà rencontrés, jadis, bien avant notre naissance. »
Soudain, sans même qu’ils s’en rendent compte tous les deux, leurs deux présences intérieures communiquent avec plus d’insistance.
_ « Quelques siècles auparavant… Non, durant l’antiquité, je sens que nous nous sommes rencontrés à de nombreuses reprises, ressent Julian. »
Une étrange atmosphère s’en suit, durant laquelle les deux restent les yeux fixés dans le regard de l’autre avec détermination.

Lorsque la manifestation de leur for intérieur s’estompe, il reprend un ton charmeur, passionné.
_ « Qu’en pensez-vous Mlle Saori ?
_ Je suis très flattée. Mais je suis au regret de devoir refuser. Excusez-moi. Je suis fatiguée, aussi vais-je prendre congé de vous. Je dois repartir très tôt demain matin pour le Japon. Au revoir. »
Elle tourne aussitôt les talons et retourne à l’intérieur.
Pantois, seul, le magnifique bellâtre refuse d’admettre la réalité : « Saori… Impossible ! Il existe une femme capable de me résister ? »
Pourtant, très vite, il reprend cette mine fière que Sorrento lui connaît si bien : « Depuis ma naissance, j’ai toujours obtenu tout ce que je désirais. Vous deviendrez mienne vous aussi. »
Résolument convaincu, mais aussi profondément blessé, Julian ne se voit plus retourner faire la fête et recevoir les flatteries des puissants.
Inopinément, une lumière resplendit au loin : « Qu’est-ce qui brille au Cap Sounion ? Il n’y a pourtant rien là-bas ! »
Il s’engage en direction de l’escalier qui lui permet de longer la plage en ignorant son majordome venu l’interpeller au balcon.
_ « Seigneur Julian ! Seigneur Julian ! Où allez-vous ? Vos invités vous attendent !
_ Je… J’ai vu… Là-bas… Il y a… Non. Laisse. Dis-leur que je suis fatigué. Que je ne me sens pas très bien, balbutie-t-il en se retirant.
_ Mais enfin la soirée ne fait que comme… »
L’entêté héritier ne répond plus, il est comme aimanté par cette lumière, qu’il voit scintiller de plus belle.
La voix de son employé ne lui parvient plus.
Ses chaussures blanches sont léchées par le sable humide et son pantalon s’arrache à mesure qu’il grimpe les rochers pour atteindre le sommet du Cap Sounion.
Malgré les obstacles, il n’abdique pas.
Aveuglé, il approche jusqu’à la pointe du précipice : « Qu’est-ce que c’est ? »
Il lève les yeux du sol vers les cieux en étudiant avec minutie le long manche doré qui maintient fixé en son sommet trois pointes marines à l’acier lisse et tranchant : « D’où vient ce trident ? »
Une voix semblable à une mélodie lui répond : « C’est le vôtre depuis les temps mythologiques. »
Cette symphonie qui lui parcoure le dos l’oblige à se retourner : « Qui êtes-vous ? »
Il découvre une jeune femme agenouillée couverte d’une armure en forme d’écailles rosées aux longs cheveux blonds et aux lèvres pulpeuses.
_ « Je suis Thétis de la Sirène Marine.
_ La Sirène Marine ? Et vous dites que ce trident est à moi ?
_ Oui, maître Julian Solo ou plutôt maître Poséidon Empereur des Mers.
_ Poséidon ?
_ Maître Julian, vous êtes la réincarnation du dieu Poséidon, maître des océans depuis les temps mythologiques.
_ Moi la réincarnation de Poséidon ?
_ Oui. Vous nous revenez après deux cent ans d’absence. Accompagnez-moi au temple de Poséidon.
_ Au temple de Poséidon ?
_ Oui, seul ce sanctuaire sous-marin est digne de votre divine personne. Les Marinas, les Généraux et héros des océans, vous y attendent. Bien, allons-y. »
Sans même lui laisser la moindre chance de se débattre, Thétis l’enlace par la taille avant de se jeter avec lui.
Du haut du Cap Sounion, ils plongent dans une mer plus agitée que sur la plage : « Que faîtes-vous ? Ah… »


A la surface, à l’autre bout du monde, une voiture sportive rouge progresse lentement et ne passe inaperçue auprès d’aucun piéton au c½ur d’une ville encore calme à la nuit tombante.
A l’intérieur, mal à l’aise dans des vêtements civils qui l’habillent de trop, Tromos reconnaît bien son pays natal : « Ça bouge à peine à cette heure-ci à Buenos Aires. Pourtant, lorsque nous serons au c½ur de la nuit, la fête battra son plein. La musique des clubs se mélangera dehors aux rires des passants pour former un brouhaha inaudible. »
Vasiliás admire, impeccable dans son costume blanc, les nombreuses enseignes festives : « Tant mieux... Cela n’en rendra que plus discrets nos agissements. »
L’objet de leur venue ramène Tromos à de douloureux souvenirs.
Le géant, à l’étroit dans ce véhicule que Vasiliás a insisté pour louer, n’ose pas regarder son supérieur.
_ « Ca me touche que…
_ Tromos. Lorsque j’ai choisi de constituer mon armée, j’ai promis à chaque homme enrôlé de tout mettre en ½uvre pour garantir la paix et la sécurité de tout un chacun. L’existence même de ce Segador est en contradiction avec le monde que nous voulons créer.
_ Je me demandais quand même, même si nous tuons des criminels, n’en devenons nous pas non plus en agissant ainsi ?
_ Tu doutes de la morale de nos engagements ?
_ Depuis la nuit des temps, les dieux s’affrontent pour instaurer leurs paix sur Terre. Mais au final, rien n’a changé. Les famines, les guerres, les hommes mauvais, rien n’a été éradiqué.
_ C’est pour cela qu’ils doivent recevoir notre châtiment.
_ Même si nos actes me semblent justes, on parle quand même d’extermination. D’êtres mauvais, certes. Mais qui peut juger ? Crois-tu que nos hommes auront les épaules assez larges pour ça ?
_ Le costume du justicier peut paraître ingrat à porter. C’est pour cela que je me ferai roi de ce monde. Moi seul dois vivre avec l’esprit tourmenté pour la punition que nous infligerons aux criminels. Nos hommes ne seront que de simples exécutants.
_ Mais dans ce cas nous ne te suivrons que par peur du châtiment.
_ Vous me suivrez uniquement pour la paix et le bonheur de vivre en sécurité sans être raillés ou menacés.
_ Une extermination massive aura donc lieu.
_ Détruire les racines du mal à un prix. Mais les esprits pervertis ne doivent pas systématiquement être annihilés. Les coupables d’actes majeurs éliminés, les coupables d’actes mineurs devront seulement être jugés. Même si c’est sévèrement, cela permettra de faire réaliser quelle façon de vivre est juste. Les mentalités changeront et chacun s’évertuera à acquérir son bonheur sans nuire à celui des autres.
_ Alors je te suivrai. En appliquant ta loi, j’offrirai aux hommes le bonheur auquel je n’ai pas eu droit.
 _ J’ai l’impression que tu renouvelles ton serment envers moi, sourit l’Américain en restant concentré sur la route. Lorsque j’ai été retiré à mes parents, surenchérit Vasiliás au silence gêné de Tromos, des êtres aimants qui faisaient mon bonheur de petit garçon, je n’avais pas conscience des souffrances de ce monde. C’est arrivé au Sanctuaire, le berceau de la justice, c’est là que je me suis rendu compte que la nature humaine était viciée. Brimades, humiliations, violences, menaces… La vie dans le domaine sacré n’avait rien d’un conte de fée. Le pire fut, lorsque je pus découvrir la vie contemporaine avec mes yeux d’adulte. Lors de ma fuite, en trouvant refuge au Canada, j’ai constaté que le monde auquel on m’avait retiré, celui dont me protégeait mes parents, ce monde que maintient Athéna, n’était que tragédies. Vols, abus de faiblesse, meurtres, viols, pédophilie… Rien ne correspondait aux souvenirs de l’éducation familiale que j’avais reçu. Non seulement le Sanctuaire m’avait privé de mes parents qui moururent de chagrin après ma disparition, mais il se battait depuis des siècles pour protéger ce courant fou, qui bafoue les valeurs que je veux instaurer. Ma soif de justice n’en est que plus justifiée. »
Convaincu, Tromos fixe avec détermination une enseigne illuminée dont le nom se reflète d’un rose luxurieux. Il laisse son énorme main taper sur la cuisse de son supérieur pour l’alerter : « Là ! Le « Disfrute » ! »
Le roi au service d’Arès détaille avec minutie la façade : « Cinquante bons mètres de devanture, une grande porte à l’avant, uniquement une clientèle assez mondaine qui fait la queue, un vigile tous les deux mètres dans la file d’attente et… qui surveillent tout le pourtour du bâtiment ! Impossible de passer par une porte de service sans éveiller les soupçons. »
Commençant à ouvrir la portière alors que la voiture est en pleine marche, Tromos déclare : « Qu’importe ! A la vitesse à laquelle nous savons nous déplacer nous n’avons rien à… »
Malgré la différence de corpulence entre les deux hommes, le leader tire sèchement son second pour le dissuader de descendre. Son geste, ferme et oppressant, convainc l’enfant du pays d’y réfléchir à deux fois.
_ « Il y a trop d’innocents ici. Et n’oublie pas ce qu’a dit l’espion que tu as fait envoyer. Beaucoup de dissidents à Segador se trouvent emprisonnés à l’intérieur. Apparemment, le rez-de-chaussée est un immense dancing avec plusieurs salles. Il y a un étage, les appartements privés certainement. Si tu regardes au sol, il y a quelques trappes à l’angle des murs. Certainement des grilles d’aération pour les sous-sols. S’il y a des prisonniers, c’est là que nous les trouverons.
_ Je veux Segador !
_ Il sera à toi. Mais n’oublie pas que pour les gens de ce monde, nous sommes des surhommes. Ils ne doivent pas soupçonner notre existence. Nous faire remarquer par la cosmo énergie nous révèlerait également à Athéna. Si elle découvre qu’Arès a fondé une nouvelle armée, elle pourrait nuire à nos projets.
_ Que comptes-tu faire alors ? »
Tout en stationnant avec simplicité son véhicule un peu plus loin, Vasiliás resserre légèrement sa cravate : « Tu vas être mon partenaire de soirée ! »


En Grèce, sous la mer, dans le sanctuaire sous-marin, Julian revient peu à peu à lui.
Etalé de tout son long sur les dalles blanches du parvis du temple du Dieu des Océans, il ouvre mollement ses yeux.
L’eau salée lui pique encore.
Ses narines lui brûlent après que l’eau se soit infiltrée dans ses poumons. Mais c’est bien l’air qui lui fait gonfler de nouveau sa poitrine.
_ « Pourtant, le bruit berçant des vagues… Ce va et vient apaisant… Je l’entends toujours, réalise-t-il en revenant à lui. Pourquoi ne suis-je plus dans les abysses ? A mesure que je m’y enfonçais avec cette femme, je souffrais. J’ai perdu connaissance. Où suis-je ? Nous avons plongé dans la mer, sommes-nous sortis de l’eau ? Où est passée l’eau, s’interroge-t-il en levant la tête vers le ciel ? L’eau est au-dessus de nous, telle une voûte céleste, réalise-t-il instantanément ! Nous sommes donc bien dans les fonds marins ?
_ En effet. Dans les abysses maritimes se trouve votre empire. »
Thétis l’accueille debout devant un des sphinx, qui décore l’extérieur du palais.
Bouche bée, le Grec admire les étendus au relief fait de roches spongieuses.
Enfin, lorsqu’il finit de faire le tour de lui-même, il tombe nez à nez avec une immense bâtisse aux colonnes doriques.
_ « Regardez. Voici votre temple.
_ Un temple aussi énorme sous l’océan, comment est-ce possible ? Voici donc le temple de Poséidon, le sanctuaire des mers. Et c’est… »
Son attention se focalise sur une Scale majestueuse qui l’attend sur les marches de l’édifice.
Dès lors, les écailles rentrent en harmonie avec lui, révélant sa cosmos énergie tout en épousant ses formes.
L’alchimie est parfaite, la conscience de Poséidon s’éveille en même temps que la Scale habille Julian.
Déjà une centaine de soldats Marinas venue de tout le royaume se prosterne à ses pieds.
Devant eux, arrivent sept Généraux couverts d’écailles aux couleurs semblables aux siennes.
Parmi eux, tête baissée, n’osant pas lever les yeux, Sorrento se courbe. Suivi de Bian, Io, Krishna, Kassa et Isaak.
Seul le Dragon des Mers s’avance un peu plus que les autres avant de s’incliner.
_ « Seigneur Poséidon, votre armée est au complet. Votre peuple attend vos ordres. »
Durant de longues secondes, l’empereur scrute chaque homme qu’il a sous ses ordres sans dire le moindre mot.
Autant de temps où, sous son heaume, Kanon sent rouler sur son front la sueur froide que seul un homme complotant contre les dieux peut ressentir : « Il est de retour. C’est l’instant fatidique. Si tout se passe comme je l’ai prévu, il se contentera de voir que nous sommes prêts et il ne restera plus qu’à lui faire mettre l’anneau des Nibelungen à Hilda. Les Guerriers Divins remporteront la victoire pour nous et je pourrai gouverner en utilisant ce dieu pantin. »
L’instant de vérité ne lui fait pas défaut.
Le dieu tourne le dos à ses sujets et entame la montée vers ses appartements.
_ « Dragon des Mers. Tu sembles avoir été le chef de mes rangs en mon absence.
_ C’est le cas.
_ Je te félicite d’avoir réunis mes Généraux et une armée de Marinas. Mes hommes savent se tenir. Et si je suis ici aujourd’hui, c’est qu’Athéna est revenue en ce monde. Viens donc t’entretenir avec moi sur la situation. »
Sans mot dire, Kanon s’enfonce dans les profondeurs des locaux, pendant que les hommes retournent vaquer à leurs occupations.
Seul, au milieu de la place vide, Sorrento lève enfin les yeux en direction du chemin emprunté par son maître : « Même si vous n’avez eu aucune considération en égard à l’amitié que nous partagions dans notre ancienne vie, je reste fidèlement vôtre. J’ai passé ces derniers mois à vos côtés, sans me soucier des décisions prises par le Dragon des Mers. Je prie pour qu’elles soient à la hauteur de vos espérances. »

A l’intérieur, progressant les yeux fermés à mesure que la mémoire lui revient, Poséidon emboîte le pas à Kanon.
Après avoir traversés les différents appartements et autres salles de réunions, les deux hommes forts du sanctuaire sous-marin empruntent un pont de pierre.
La passerelle est suspendue au-dessus d’un bain immense. Ce dernier est alimenté par l’eau qui provient du plafond et qui s’écoule sur toutes les parois.
Ce splendide décor n’impressionne en rien Poséidon qui continue d’échanger avec son Général : « … Alors après cela tu as commencé à réunir les Généraux.
_ En effet. Tout en confiant la tenue des rangs aux premiers rassemblés, j’utilisais les Scales qui me servaient à identifier les autres promus. Entre temps, j’effectuais diverses recherches pour vous permettre d’affaiblir Athéna et conquérir la Terre. Pour cela, il m’a fallu envoyer Isaac du Kraken à Atlantis.
_ Hum… Atlantis… Mon esprit s’y est éveillé il y a plus de deux cent ans pendant une Guerre Sainte entre Athéna et Hadès.
_ En effet. Il a été rendormi par l’intervention du Saint d’or du Verseau de l’époque. Cela a valu à la cité d’être condamnée. Son seul accès restant Blue Graad. J’ai donc organisé une Guerre Sainte entre Blue Graad et Asgard afin de faire diversion et d’y envoyer notre homme. _ Atlantis est parsemé d’artefacts puissants. Pour lequel l’as-tu envoyé là-bas ?
_ L’anneau des Nibelungen. J’ai pu étudier ces treize dernières années les diverses entités de cette planète et j’ai trouvé celle d’Asgard, Odin, digne de notre intérêt. Cela s’est confirmé durant la Guerre Sainte entre les royaumes du grand nord. Les défenseurs d’Odin ont un niveau capable d’égaler les meilleurs saints d’Athéna. Et surtout, si la Prêtresse d’Odin cesse ses prières, les glaces des pôles sont menacées de fondre. La fonte des pôles signifierait une victoire des océans sans même mener nos hommes à la bataille.
_ Et si Athéna combat les God Warriors, elle n’aura plus de forces armées pour lutter contre mes Marinas.
_ Athéna est déjà affaiblie après un complot interne, qui a décimé la moitié de ses hommes.
_ Et les nôtres ? J’ai cru dénombrer une centaine de soldats.
_ Nos Généraux ont un niveau digne de vous. Cependant, nos soldats ne valent pas mieux qu’un vulgaire Saint de bronze d’Athéna. »
Poséidon termine de gravir l’escalier d’eau et parvient devant deux immenses portes, dans lesquelles est gravé un imposant trident en or. Grâce à son cosmos, il les ouvre sans le moindre effort et observe sa salle du trône où, sur son siège, resplendit la bague maléfique.
_ « L’anneau des Nibelungen.
_ Je pense qu’il fera le nécessaire, sourit dans l’ombre de son casque avec perfidie Kanon. Votre peuple a assez souffert ces derniers millénaires, pour éviter de subir de nouvelles pertes inutiles. Les femmes et les enfants qui peuplent les environs vous vénèrent chaque jour que vous leur accordez. La population est de moins en moins importante, mais elle est l’héritage des élus que vous aviez choisi dans les temps mythologiques pour repeupler votre nouveau monde. »
Par télékinésie, l’empereur vient faire virevolter par-dessus la paume de sa main le bijou alors qu’il se pose au fond de son siège.
_ « Tu me disais toi-même que les hommes de la prêtresse d’Odin étaient puissants. Pour sceller l’anneau il ne faudra pas que nous soyons dérangés.
_ Hilda de Polaris, c’est le nom de la prêtresse, est toujours accompagnée de Siegfried de Dubhe. Peut-être que si nous infiltrons Thétis, nous arriverons à les séparer le temps de…
_ Si Thétis a ta confiance, alors prépare là à cette mission sur le champ. Dès demain, Hilda sera sous mon emprise. Et la Terre n’aura alors jamais mieux portée le nom de Planète Bleue ! »


En Argentine, à Buenos Aires, très élégant, Vasiliás patiente calmement dans la file à quelques mètres de l’entrée du Disfrute.
_ « Allons, cesse de faire la tête, dit-il en levant les yeux vers Tromos.
_ Je ne suis pas venu danser.
_ Ça tombe bien, moi non plus. J’aime la musique, mais je danse comme un pied. On va boire un verre, observer les allers et venues des hommes de Segador et on agira discrètement. »

Enfin arrivés à l’entrée, une fois scrutés de haut en bas par les vigiles à l’allure menaçante, les deux Berserkers sont accueillis par une hôtesse à la peau chocolat.
Les cheveux courts, d’un noir de jais, le regard perçant, sa voix est suave : « Je suis Peligra. Vous n’êtes pas des habitués de notre club n’est-ce pas ? »
Face à la nervosité de Tromos, Vasiliás choisit d’être l’interlocuteur privilégié de la vénusté montée sur des escarpins aussi ténébreux que sa veste de tailleur grande ouverte sur sa peau d’ébène luisante.
_ « Effectivement. Nous sommes Américains et avons fait une halte à Buenos Aires pour affaires chère demoiselle Peligra.
 _ Alors je vais me charger de vous faire visiter, lui dit-elle en lui tendant la main. Comme pour chaque client, je suis la chargée à votre service. »
Elle lui serre et caresse la paume de main avec attention lorsqu’il la lui donne.
Elle dirige son bras libre en direction de diverses salles toutes mystérieusement dissimulées par des rideaux de velours rouge.
_ « Dans cette direction se trouve notre restaurant et le piano bar. Ici le bar où vous seront versés les meilleurs cocktails que vous pourrez trouver en Argentine. Une piste de danse vous permet de vous mêler à la foule, ou bien peut-être préférerez-vous l’intimité de quelques banquettes encerclant un podium sur lequel je pourrai vous réserver une petite danse ? »
Vasiliás snobe le charme de sa guide en pointant la direction de l’étage.
_ « Ces escaliers ne nous sont pas accessibles ?
_ Il s’agit des alcôves réservées à nos meilleurs clients, passe-t-elle sa main sur l’épais n½ud de soie saumon qui lui sert de jupe. Après se trouvent les appartements privés de la direction.
_ Dans ce cas j’espère devenir très vite le meilleur de vos clients, sourit-il de ses grandes dents pour complimenter la splendide employée.
_ Cela ne tiendra qu’à vous, lui rétorque-t-elle avec un regard provocateur.
_ Cette musique me donne déjà mal à la tête, mais je suis partant pour boire un verre, casse l’ambiance Tromos laissé pour compte dans ce jeu de séduction. »
Peligra devance alors les deux compagnons. Elle traverse la piste de danse.
Esquivant les corps qui se déhanchent au milieu des stroboscopes, des lasers et de la fumée, les Berserkers échangent leurs impressions.
_ « Tu as vu, nous sommes passés incognito, relativise Vasiliás. Elle n’a même pas remarqué que tu es Argentin. Il faut dire que lorsque tu as quitté ton pays, tu devais encore avoir tous tes cheveux.
_ Je ne perds pas mes cheveux, j’ai le front large, c’est différent, frotte Tromos le haut de son crâne assez dégarni ! »
Après un sourire complice échangé, Tromos revient à l’objet de leur présence.
_ « Comment comptes-tu t’organiser ?
_ Si tu regardes bien, dans tous les groupes venus ici, il y a une hôtesse qui ne les lâche pas. Il en sera de même pour la nôtre. A moins que l’un de nous ne se l’accapare.
_ C’est bon, j’ai compris. Je suis de trop.
_ Continue de jouer la carte de l’indifférence. Une fois que nous serons séparés, trouve le chemin qui mène au sous-sol. Je te laisse d’abord libérer les prisonniers. Ensuite, seulement, tu pourras te rendre à l’étage. Segador et ses hommes seront à toi. »
Tromos choisit donc la direction du bar pour tromper la vigilance de Peligra.
Avant qu’il ne s’en aille, Vasiliás retient l’homme aux petits yeux noisette : « N’oublie pas d’agir en toute discrétion. Je compte sur toi. »

Au milieu de trois couples remuant l’un contre l’autre sensuellement, Peligra s’inquiète du départ précipité du robuste client : « Ma présence l’indispose-t-il ?
_ Absolument pas. Mais il est du genre réservé. Difficile à croire que cette montagne de deux mètres quatre-vingt-trois aime passer inaperçu. Il est parti noyer son chagrin d’avoir aujourd’hui loupé un gros contrat en allant au bar.
_ Que dois-je faire pour vous satisfaire dans ce cas ? Peut-être vous présenter à d’autres clients ? Ou vous entraîner sur la piste ?
_ Je n’aime pas danser.
_ Les fauteuils dans ce coin dans ce cas ? Ils sont occupés par un grand investisseur local.
_ J’ai déjà signé beaucoup de contrats aujourd’hui. J’ai affirmé ne pas aimer danser. Mais je n’ai jamais dit que je n’aimais pas qu’on danse pour moi… »


Loin de la moiteur de l’Amérique du Sud, à l’entrée même du domaine d’Asgard, sur la route de cristal, là où Seiya et Thor s’affronteront dans quelques jours, une silhouette couverte d’un épais manteau de laine blanc progresse péniblement dans la neige.
La masse cotonneuse drape les terres gelées du dieu Odin.
Les cheveux d’or et le teint halé de la voyageuse permettent à quiconque la croiserait de l’identifier comme une intruse.
Hélas, la météo capricieuse de ce jour ne permet pas à Thétis de croiser le moindre habitant ni le moindre garde.
_ « Par ce froid, il faudrait être fou pour sortir, assure-t-elle. Le Dragon des Mers m’a demandé de trouver le moyen d’écarter la Princesse de Polaris de son fidèle bienfaiteur Siegfried. Ce ne sera pas tâche aisée et il me faudra jouer de tous mes charmes. »

Arrivée devant un croisement, la Danoise qui a élu domicile sous la Méditerranée ces dernières années est face à un dilemme.
_ « La route s’écarte. A gauche une vallée qui maintient de la neige fraîche, propice aux avalanches, et à droite, une progression vers une montagne. »
Soudain, le frisson d’un danger lui parcourt le dos. Une légère secousse retentit.
_ « Il n’y a pas de doutes possibles. Il s’agit d’un cosmos. Vers la montagne, devine très vite Thétis ! »
 
En effet, plus loin, plus haut, en direction du Mont Baldr au sommet duquel Mime trouvera la mort contre Ikki, une cavité est formée à travers la roche.
Tout autour de cette entrée, la neige fond en raison de la chaleur libérée par la lave du volcan où s’entraîne régulièrement Hagen.
Aux abords, Freya ne craint donc pas le froid.
La peau blanche, les yeux verts concordant à merveille avec le tissu qui couvre ses épaules par-dessus sa robe blanche, la magnifique demoiselle admire tout le courage d’Hagen.
Aujourd’hui, il s’entraîne dehors. L’athlétique guerrier nordique surmonte la rudesse du froid. Il exécute en mêlant vitesse et puissance de nombreux enchaînements.
Lorsqu’un courant d’air glacial vient lui arracher son maillot kaki, pour lui couper la peau à hauteur de l’abdomen, il ne sourcille même pas. Il contre le souffle avec le sien en dégageant son arcane : « Universe Freezing ! »
C’est une fois qu’il est parvenu à couper le souffle du vent, qu’il s’accroupit enfin pour contenir son hémorragie.
Inquiète, les doigts entremêlés, les cheveux blonds épais couverts d’un bonnet rose, Freya ignore le danger qui règne dehors. Elle se précipite vers son amant pour le ramener à l’intérieur de la caverne volcanique.
_ « Je t’avais dit de t’entraîner à l’intérieur, près du volcan, comme d’habitude.
_ Non Princesse Freya. Je sais que vous souffrez trop de la chaleur à proximité de la lave et je ne veux pas vous imposer ça. »
Il se cramponne fermement le ventre pour contenir sa plaie.
Alors, la cadette de la famille de Polaris prend le relais. Elle essuie l’hémoglobine séchée sans même exprimer le moindre dégoût. Au contraire, son geste lui permet de caresser les lignes fermes des abdominaux du futur God Warrior.
Son attention lui vaut un sourire plein de charme de l’Asgardien, qu’elle s’empresse de prendre à pleine bouche.
Accroupit au-dessus de lui pour dominer sa grande taille, elle l’embrasse avec passion maintenant que sa plaie cesse de saigner.
Alors qu’il remonte peu à peu la longue robe de sa bien-aimée pour enfin avoir l’immense plaisir de parcourir de ses mains le long de ses douces jambes, Freya se presse de lui défaire son pantalon blanc…

Perdue, titubante, la vue obstruée par la neige, Thétis est parvenue à remonter la trace du cosmos d’Hagen.
L’inconnue de ces terres aux neiges éternelles surgit inopinément face au couple qui ne fait plus qu’un.
Attirée par la clameur libérée crescendo et simultanément par le frottement régulier de la chair des deux amants, Thétis apparaît devant eux.
Sa douce voix libère une mélodie lorsqu’elle prononce avant de s’écrouler face à eux : « Aidez-moi… Je vous en prie… »
Pris au dépourvu, charmés par cette voix harmonieuse, ils s’échangent d’abord un regard mêlé de charme et de surprise. Puis réajustent leurs vêtements en accourant vers elle…


Au même moment, en Grèce, dans le sanctuaire souterrain d’Arès, le calme est propice à la progression funeste de la discorde.
Sa représentante divine, Eris, profite de l’absence de Vasiliás et Tromos pour s’infiltrer au sein de l’Aréopage.
Voulant poursuivre avec elle ses manigances, Arès sort discrètement de son temple.
Il avance seul par-dessus la lave qui encercle l’îlot où se dresse l’antique palais.
Insensible au magma, il rejoint sa s½ur réincarnée.
_ « Je savais que la reprise de son Sanctuaire par Athéna ne t’avait pas laissé indifférente.
_ Beaucoup de morts, de ranc½ur, de peine, de trahisons, de doutes… Il est temps de passer à l’action tu ne crois pas.
_ A l’époque, elles ont été scellées chez toi n’est-ce pas ? Dans ton Jardin d’Eden à Hokkaido. »
Sous les traits de Kyoko, Eris devine où veut en venir Arès.
_ « En effet. Tes Ombres. Les guerriers à ton service qui commandent les Berserkers.
_ Alors lors de la dernière bataille où ils étaient à mes côtés, Athéna a eu la malice de les emprisonner dans ton temple enseveli pendant que tu étais prisonnière de la Pomme d’Or à la dérive dans l’espace. Astucieux. Elle pensait que tu ne te réincarnerais pas de sitôt et cela me privait de mes meilleurs atouts.
_ Avec eux, lors de ta première tentative d’invasion du Sanctuaire en 1979, tu aurais réussi ton coup.
_ Pas sûr, relativise le dieu assagi avec le temps et influencé par les stratagèmes de Ksénia et Vasiliás. Je me suis précipité et y suis allé avec une armée incomplète. J’ai profité de la Guerre Sainte contre les Titans pour tenter de m’emparer du Sanctuaire d’Athéna et ai été repoussé par des Saints de bronze et d’argent. Très vite, les Saints d’or revinrent victorieux. Même avec mon armée de Berserkers au complet, commandés par mes Ombres, nous aurions été mis en difficulté car pris à revers par le retour des Saints d’or du Cronos Labyrinthos.
_ Quelle clairvoyance ! Je t’ai connu moins calme !
_ La vérité c’est toi qui me l’as montré. Par ta façon de t’immiscer dans le c½ur des hommes. Mon Berserker de la Royauté a rebâti mon armée. Il l’a façonnée avec des soldats pleins de souffrances. Il met à ta disposition de parfaits candidats à tes Evil Seeds. Il a monté son plan d’invasion du Sanctuaire avec minutie et patience. Nous n’aurons qu’à le cueillir lorsqu’il aura accompli le travail. Et lorsqu’il croira me prendre à revers, mes Ombres le cueilleront comme toi tu cueilleras toutes ces âmes, arèsiennes et athéniennes que tes Evil Seeds auront égrainées durant la bataille. »
Enjouée, Eris s’approche de son frère pour coller d’affection sa tête contre son torse.
_ « Tu avais donc tout prévu mon frère…
_ Je ne suis pas le seul, n’est-ce pas ? Si mon échec de 1979 était conséquent à mon manque de patience, je te sais, toi, bien moins rustre. Et capable de plus de réflexion. Lorsque tu as attaqué en 1984 le Sanctuaire, tu brouillais les pistes n’est-ce pas ? »
Démasquée, la Déesse de la Discorde sourit avec perfidie.
S’émancipant des bras de son frère, Eris fait apparaître sur elle un chemisier blanc rentré dans une jupe crème donnant à Kyoko une apparence contemporaine.
_ « C’est une longue histoire. Que penses-tu de profiter d’être nés humains en cette ère pour goûter au plaisir qu’ils s’offrent avant notre avènement ?
_ Seulement si tu promets de me révéler le détail de tous les meurtres commis sous ton influence, accepte-t-il. »
Dès lors, il s’affuble lui aussi de vêtements.
Habillé d’un long manteau beige qui descend jusqu’à un pantalon de costume gris, il prend la direction de la surface dans de belles chaussures de ville : « Bien, gouttons à ce monde en tant que Kyoko et Mars, avant de le diriger en tant qu’Eris et Arès ! »

Author Topic: Chapitre 71  (Read 97 times)

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