Article publié dans la revue Aspects Sociologiques (août 2010)



Régnier Patrice
ARIS

Le judo en Bretagne du point de vue de la théorie du processus de civilisation.

Le judô est tellement développé en France et en Europe qu’il est permis de s’interroger sur les raisons favorisant l’essor d’une discipline inscrite dans le champ sportif français, comme n’importe quelle pratique occidentale.
Les études, toujours plus nombreuses, prennent souvent les arts martiaux dans leur globalité. Isolés les uns des autres et placés au prisme de la théorie du processus de civilisation (Elias, 1973), l’arrivée de ces pratiques en Europe et en France prend un autre sens. L’exemple du judô, par l’étude de son histoire, de celles de son créateur et d’un cas français de pratiquant au long cours laisse apparaître effectivement une logique d’action et de pratique très significatives.









Le judo en Bretagne du point de vue de la théorie du processus de civilisation.

Résumé :
Le judô[1] est une pratique extrêmement développée en France et en Europe. Tellement développée qu’il est raisonnable de s’interroger sur les raisons qui ont permis son essor et son inscription dans le champ sportif français, comme n’importe quelle discipline issue des territoires occidentaux.
Le nombre d’études portant sur les arts martiaux et les sports de combat tend ces dernières années à croître intensément, dans tous les champs de recherche. En sociologie, de nombreuses études passées se sont intéressées aux arts martiaux, mais rares sont celles ayant porté sur le pourquoi et le comment de ces implantations, se contentant d’analyser leur arrivée comme un sur ajout de pratiques nouvelles et nécessairement adaptées dans un champ de discipline préexistant. En outre, la majorité écrasante des études prennent les arts martiaux dans leur ensemble, comme un tout indissociable, nous privant ainsi de la richesse véhiculée par leur traitement individuel. Des recherches ainsi que nos travaux laissent supposer que cette vision, peut être trop simple, cache une complexité intrinsèque à ces pratiques, liée à leur provenance. Placée au sein de la théorie du processus de civilisation (Elias, 1973), l’arrivée de ces arts martiaux en Europe et plus particulièrement en France, pour notre étude, prend un tout autre sens. Au sein de ces arts martiaux, le judô apparaît comme un cas particulier, une pratique créée de telle manière que son adoption par les pays occidentaux allait finalement de soi, ne serait-ce que par l’étude de la biographie de son créateur, Jigorô Kanô. L’étude de l’histoire de vie d’un pratiquant breton laisse deviner effectivement une logique d’action et de pratique tout à fait significatives.




Mots clés : processus de civilisation, arts martiaux, sports de combat, judo, histoire, sociologie.




Les arts martiaux, objet d’étude exponentiel

Le judô est une discipline japonaise, née en 1882, selon la plupart des sources. Son développement en Europe a été très rapide, dès le début du XXième siècle, et n’a cessé depuis de faire de nombreux émules. Lors de sa présentation en 1933, le monde européen vient tout juste de vivre une industrialisation forcenée, une rapide évolution, au sein d’un processus de civilisation (Elias, 1973 ; Elias & Dunning, 1986), à l’½uvre depuis la curialisation des guerriers, leur intégration à la société de cour. Selon ces auteurs de référence, les sociétés ont connu au cours de leur histoire une évolution de la sensibilité à la violence, l’augmentation de cette sensibilité se répandant des strates sociales supérieures vers les strates inférieures au cours du temps. Ainsi, la société s’est vue exiger de ses membres une maîtrise toujours plus grande de leurs affects et de leurs comportements vis-à-vis d’autrui. Selon cette théorie, la violence devient étatique, monopolisée par les gouvernements, dans une logique de pacification des peuples. Les sports tiennent une place fondamentale dans ce nouveau monde, et en épousent les modalités de fonctionnement : être premier, gagner, dans un terrain circonscrit et des règles communes. Mais ils constituent également un terrain favorable à l’expression de ces affects habituellement contrôlés.

Avec 523009 licenciés en 2008 uniquement pour le Judo et le Jujutsu, selon la fédération française de Judô, Jujutsu et disciplines affinitaires (FFJDA), cette pratique est aujourd’hui l’une des premières fédérations par nombre de licenciés en France. Clément (1992) montre effectivement que les arts martiaux japonais, et le Judô plus particulièrement, ont été les premiers à s’implanter dans ce pays et à être fédérés. Mais rares sont les chercheurs à s’être interrogés sur les raisons de ce particularisme.

Bien que de nombreuses études portent aujourd’hui sur les pratiques martiales, rares sont les propos visant à donner une explication sociologique de ce fait avéré. De plus, il est très fréquent que ces études portent sur les arts martiaux dans leur globalité, et provoque un biais  assez important : instituer des règles de fonctionnement globales, quelles que soient les pratiques martiales, et d’où qu’elles viennent. Ainsi, Braunstein (1999) nous éclaire sur les intérêts que peuvent revêtir ces pratiques martiales pour les occidentaux. Selon elle, la diffusion et l’expansion des arts martiaux en Europe semblent liées au rapport au corps qu’ils proposent. En effet, dans une société de type cartésien comme la notre, des pratiques supposant un rapport étroit entre l’esprit et le corps peuvent rentrer dans le cadre des nouvelles tendances de la société. Elle ajoute que s’engager dans ce genre de pratique constitue un voyage réel entre deux imaginaires. Il nous est en effet permis de penser que ces pratiques offrent aux individus s’y engageant un certain « dépaysement », une forme d’acceptation de s’immerger dans une autre culture, ou d’en donner l’impression de part les rituels généralement proposés par ce type de pratique (salut, tenue, lieu, langage…). Cependant, cet auteur commet dans son raisonnement ce qui nous paraît être une méprise. En effet, elle semble partir du principe que tous les arts martiaux provenant d’Asie ont la même histoire. Or, les arts martiaux asiatiques sont issus pour les plus connus du Japon, de Corée, de la Chine et de l’Inde, pays qui n’ont pas évolué de la même manière, même si des interactions constantes ont eu lieu entre eux. De même qu’en Europe, l’Angleterre, la France et l’Allemagne, bien qu’ayant entretenu des rapports étroits, n’en restent pas moins des pays, des sociétés, des cultures différentes. De ce fait, il nous semble que les arts martiaux ne doivent pas être englobés, mais bien considérés par rapport aux sociétés qui les ont engendrées. De même que toutes les cultures ne sont pas comparables, que les arts de la table n’ont pas un même degré de civilisation dans les différentes contrées du monde, les arts martiaux ne peuvent véhiculer les mêmes idées, les mêmes conceptions, la même histoire.
MinHo (1999) fait bien, lui, une différence entre chaque Art Martial en fonction de sa provenance. Il nous propose ainsi une comparaison des motivations à pratiquer les arts martiaux entre Coréens et Français qui s’avère intéressante bien que, malgré cette différenciation de départ, il traite finalement les arts martiaux asiatiques dans leur ensemble, ce qui ne semble pas être une bonne chose.

Jean-Paul Clément est donc l’un des premiers auteurs à avoir abordé ce type de recherche dans le champ des sciences sociales. Parlant alors de la constitution de l’espace des disciplines de combat en France (1992), il s’attache à analyser son développement de 1936 à 1980. Contrairement à cet auteur, et cela est peut être dû au recul, nous ne pensons pas seulement que l’arrivée de ce que nous appelons les arts martiaux en France a modifié « l’espace des disciplines sportives en devenant l’une de ses principales composantes », mais qu’en plus, un autre espace de pratiques totalement nouveau a pris place à l’extérieur du champ sportif. Il s’agirait d’un champ de pratique corporelle non « sportif » dans l’acceptation éliasienne du terme. C’est ce qu’il semble ressortir de deux études réalisées respectivement en 2000 et 2001 utilisant, notamment, la « théorie civilisatrice » appliquée au sport par Elias et Dunning, et qui contribuent à une plus grande clarté par l’observation de la réalité locale et nationale. La première (Régnier, Héas, 2000) porte sur la pratique du Kung-fu à Rennes, et englobe l’ensemble des quatre clubs de la ville. Nous avons constaté au sein de ces pratiques différents modes d’enseignement, fonctionnant parallèlement, non sans frictions. Nous les avons définis comme pratiques orthodoxes (i.e. conformes aux sports fédérés) et hétérodoxes (i.e. pratiques non sportives, non fédérées). De ce point de vue, les arts martiaux constituent un espace de disciplines particulier, au sein duquel coexistent au moins deux modes de rapport au corps et à la pratique.
La seconde (Régnier, 2001) s’intéresse à la place des silences dans la pratique des arts martiaux. Plusieurs types de pratiques « martiales » ont été rencontrés dans toute la France. Les travaux d’Elias et Dunning permettent tout d’abord de cadrer la définition d’Audiffren et Crémieux (1996), et y apportent une dimension supplémentaire. Ces auteurs ont proposé une délimitation de l’espace de pratiques nouvellement créé en le nommant « arts de combat », et en différenciant en son sein les « arts martiaux » et les « sports de combat ». Nous avons vu que les sports européens dans la société jouent un rôle de régulateur des affects au même titre que la musique ou le théâtre (Elias, Dunning, 1986). Certaines pratiques de combat asiatiques importées après la révolution industrielle se sont largement institutionnalisées. D’autres demeurent marginales et confidentielles. Les pratiques de combat asiatiques subissent une « fédéralisation », voire une « reculturation » (Audiffren et Crémieux, 1996 ; Héas, El Ali, Régnier, 2000). L’étude du terrain que nous avons réalisé permet de vérifier ces processus de construction en cours. Les pratiques semblent de fait s’étendre sur un continuum regroupé en « arts de combat » allant des pratiques les plus hétérodoxes, les arts martiaux, aux pratiques plus orthodoxes, les sports de combat. Cette proposition de continuum est issue, donc, d’une perception du degré de fédéralisation de la pratique par ceux qui la font, les enseignants, ainsi que de la valeur donnée par les professeurs aux aspects « traditionnels » de leur pratique, ou à l’inverse aux critères de performance sportive. On constate en outre la tendance suivante : plus la pratique est compétitive, plus les principes suivis sont ceux de la performance motrice et moins la recherche dite philosophique et l’efficacité réelle sont importantes. Comme le supposent Audiffren et Crémieux (1996), il semble bien que les pratiques se séparent entre arts martiaux et sports de combat, mais que cette séparation relève d’un processus complexe dû à la représentation sportive de certaines pratiques, aux valeurs propres à certaines enseignants, à l’écho local de certaines figures charismatiques, etc.

Le judo et son créateur, des sujets d’étude occidentalisés

Mais malgré tout, le judô est la seule pratique corporelle rencontrant un tel succès. Une explication peut être donnée quant à cette extrême occidentalisation du Judô. Goodger & Goodger (1977) se basent sur les travaux d’Elias et Dunning (1966, 1975) afin d’expliquer la création et l’évolution du Judo. Ils nous apprennent que son fondateur, Jigorô Kanô (1860-1938) a été non seulement directeur de l’Ecole Normale Supérieur de Tôkyô pendant 23 ans, mais en plus Chef du bureau au ministère japonais de l’éducation. Il fut en outre parmi les responsables de l’introduction des activités sportives et de l’éducation physique au sein des écoles japonaises. Enfin, il eut un lien étroit avec l’entrée du Japon aux jeux olympiques et fut membre du Comité International Olympique durant trente ans (1977 : 9). A la lumière de ces informations, la rapide « sportivisation » du Judô s’explique aisément. En effet, Kanô a été un précurseur dans son pays du développement des pratiques sportives telles qu’elles existaient en Europe, et la création du Judo et son développement en ont très certainement été influencés. D’ailleurs, les auteurs précisent que Kanô, ayant créé le Judô en se basant sur le Jujutsu qu’il avait pratiqué auparavant, l’a fait en rendant les techniques de projection et de saisie moins dangereuses. Il s’agissait donc dès l’origine d’une euphémisation de la pratique du Jujutsu, basée sur une sélection des techniques de préhension, et sur une application moins risquée de celles-ci. Cela peut expliquer la rapidité avec laquelle le Judô s’est développé au sein du cadre sportif et institutionnel occidental, malgré la lutte des pratiquants quant au devenir de cette activité, comme l’explique Clément (1992), dans les années 50.  Pour Audiffren & Crémieux (1996) : « L’histoire du Judo nous enseigne qu’il s’est mondialisé sur la base majoritaire des normes et des discours sportifs et non pas sur le silence du zen, les règles du confucianisme et la métaphysique du tao ». Le Judô est le premier art martial à être parvenu en Europe, et de ce fait à l’heure actuelle la pratique martiale la plus fédéralisée de toutes. On peut même aller plus loin dans l’analyse de cette activité.
La biographie de Jigorô Kanô est sur ce point précis riche d’enseignements (Mazac, 2006). Recontextualisons tout d’abord la période à laquelle nous nous situons : Kanô naît peu avant la « Restauration de Meiji », qui a lieu en 1868. Lors de cette restauration, la mainmise sur le  pouvoir par les Shôgun (appelé également Bakufu) s’achève, suite à l’arrivée du Commodore Perry au Japon. Le pouvoir revient à l’Empereur, et se produit une ouverture importante et inédite du Japon vers l’extérieur. Dès lors, une modernisation très rapide va se mettre en place (2006 : 20). Le port du sabre est rendu illégal, le costume trois pièces tout occidental est porté par les élites ; et le créateur du Judô prend une part énorme dans ces processus d’ouverture sur l’extérieur, comme nous l’avons constaté. Toute la famille de Kanô s’avère en fait liée par le sang ou par alliance à des personnalités du monde politique de l’époque (2006 : 21 – 31). Et Jigorô Kanô est de fait attiré par l’enseignement, et son engagement pédagogique mais aussi politique va tenter de mêler tradition et modernité : le judô est né. Cette pratique est donc issue du Jujutsu, en empruntant les techniques les plus sécurisées, mais en sus, la compétition fait partie de son fonctionnement pratiquement dès l’origine, et il est dès le départ perçu par son créateur comme un outil d’éducation physique. Peut-on dès lors parler du judô comme d’un « art martial », ou doit-on tout simplement le considérer comme ce qu’il est manifestement à la base : un sport ? Kanô se fait le chantre du sport, de l’éducation physique, bref : de tout ce que les activités physiques véhiculent en Occident dans son propre pays. Le créateur du judô est le membre d’une élite, non pas occidentalisée, mais modernisée, industrialisée.
En prenant la biographie de Jigorô Kanô du point de vue du processus de civilisation d’Elias, nous devrions placer le judô comme une pratique purement hétérodoxe au Japon de l’époque, mais parfaitement orthodoxe quant au mode de pratique occidental. L’analyse historique de l’activité amène nécessairement la réflexion à se focaliser sur l’actualité et la perception que nous pouvons avoir sur le développement et sur la situation actuelle de cette pratique. Nous avons choisi de nous intéresser à l’histoire de vie, à l’histoire de la pratique d’un judôka, qui a déjà un bon nombre d’années de judô derrière lui, cela afin de nous faire une idée de la perception que peut avoir un judokâ expérimenté de la pratique elle-même, et de sa propre histoire dans l’histoire de son activité. Le témoin que nous avons choisi enseignait en Bretagne, était membre d’une structure nationale. Ainsi, d’un seul cas nous rejoignons le régional et le national, ceci constituant une amorce de recherche plus complète à l’avenir.

Étude de cas : la pratique du judô vue par un judoka breton

Nous porterons notre intérêt à l’entretien, réalisé lors du master (2001), d’un enseignant de judô de Rennes. Nous avons choisi de suivre la méthodologie proposée par Bertaux (2005) dans sa conception de l’étude du récit de vie. Responsable du pôle France de Bretagne, le vécu de notre témoin s’étale sur une bonne période. Ayant commencé à pratiquer à six ans, ce professeur est fils de militaire, et c’est sous l’impulsion de parents trouvant leurs enfants trop « énergiques » que leur inscription première a lieu. C’est plus précisément le père, sportif convaincu et manifestement très intéressé par les sports de combat qui sera déclencheur de cette primo inscription. Mettant cela sous l’effet du hasard, ce professeur nous explique que c’est le voisin qui pratiquait et emmenait déjà ses enfants au judô qui a poussé les parents de notre témoin à faire de même. Notons que le voisin en question rentrait, tout comme la famille du témoin du Maroc, cela ayant éventuellement généré le lien social suffisant à ce choix de pratique. De ce point de vue, les propositions de Braunstein ne sont pas ici validées, dans le sens où la notion d’« immersion culturelle » n’est pas mise en valeur chez notre témoin.
Mais alors, pourquoi rester dans la pratique ? Selon notre pratiquant, alors que la préadolescence l’amenait à déserter les tatamis, c’est d’abord la « douce » pression familiale qui a l’incité à rester, ainsi que l’ « émulation » suscitée par les premiers résultats de sa fratrie. Il est intéressant de constater que dans ce cas, c’est l’obtention de résultats, et non pas un quelconque apport dépaysant ou enrichissant du point de vue culturel qui a fait rester notre enseignant de judô. De fait, notre pratiquant est peut être un exemple type du pratiquant de judô intégré à une pratique très fédérée : non seulement, ce sont les résultats de ses pairs qui l’ont incité à continuer sa pratique, alors même qu’il avait tendance à s’en éloigner, mais en outre, son parcours est tout à fait concordant avec une pratique de type haut niveau : « j’ai été international cadet, junior, universitaire, scolaire, militaire et cetera, j’ai passé six années de ma vie à l’INSEP, à m’entraîner avec les membres de l’équipe de France, et en 1980 j’ai été nommé ici en tant que responsable de la section sports études ». Cela couplé avec un parcours en STAPS, et une part d’enseignement dans le cursus universitaire, le tout pour devenir responsable de l’équipe technique régionale, responsable du pôle France à Rennes et sixième DAN. Notons qu’aujourd’hui, il est entraîneur national pour la FFJDA. Notre pratiquant pourrait passer pour l’archétype du produit de sa fédération. Fédération qui a un fonctionnement parfaitement structuré, puisque ses cadres sont recrutés directement au sein de ses propres anciens champions, garantissant ainsi une gestion entièrement assurée par les pairs de l’activité, et non pas par des promoteurs ou investisseurs contrairement à d’autres activités, plus développées et dans lesquelles les problèmes de financement ont atteint des sommets. La FFJDA fonctionne en cercle hermétiquement fermé. Cela peut être du au fonctionnement compétitif français, pour lequel le Haut niveau suppose un passage par l’INSEP ou les pôles France ou Espoir, créant des liens entre pratiquants, liens sur le long terme qui vont amener les judokas à se croiser tout au long de leurs parcours, comme nous le confirme le professeur interrogé, qui en parle en terme de  « parcours initiatique ». Ainsi, « Fabien Canu était à l’INSEP en même temps que moi […] il y a beaucoup de gens qui sont mes amis ». De même, lorsqu’il évoque la construction du microcosme social des pratiquants de son dôjô, il met facilement en avant la nécessaire adaptation des nouveaux arrivants, ainsi que la relative autorégulation qui se met en place entre les pratiquants. De fait, tout ce qui relève de la tradition, au vu de ce discours, est d’ordre sportif, et non pas martial. Ainsi, lorsque l’on demande à notre témoin quels sont les objectifs qu’il perçoit dans sa pratique, c’est un discours complètement inscrit dans la logique sportive que nous obtenons : « On peut avoir des orientations techniques […], de développement physique, et cetera, donc tout est possible avec le judô ». En revanche, obtenir le titre de judokâ relève à ses yeux d’une intensité de pratique minimale et d’un investissement personnel important, accordant ainsi un statut particulier à ses pairs, renouant ainsi avec la notion de « parcours initiatique », et de circuit fermé de la pratique.

Toutes les notions relatives à ce que l’on pourrait appeler le « dépaysement » de la pratique, toute l’aura rituelle est par contre réduite à peau de chagrin : le code moral, mis en avant par la fédération, se réduit à la pratique toute sociale du respect dû à autrui, aux autres pratiquants et à ses enseignants. Le judô de ce fait a un rôle éducatif, comme toute pratique sociale de référence. Seuls la tenue et le salut revêtent une importance particulière. La tenue en tant que médium de la pratique, sans laquelle l’activité judô n’a plus de sens, est bien évidemment nécessaire. Le Kumi Kata, qui est le fait de prendre le kimono dans le but de réaliser une technique nécessite que la tenue classique soit non seulement portée, mais aussi réajustée si nécessaire. Le salut, quant à lui, revêt une symbolique beaucoup plus forte, aux yeux de ce professeur : rupture de début et de fin de la pratique, reprise en main individuel « contrôle de soi », « changement de milieu » sont les principales fonctions de ce rituel, pour lequel le silence le plus sérieux est demandé aux pratiquants.
Enfin, ce qui est étonnant, dans le discours de notre témoin, c’est la perception du public japonais. En effet, lorsqu’il nous évoque la rencontre d’une équipe japonaise, venue s’entraîner à son dôjô, c’est avec étonnement qu’il nous apprend que ces derniers se sont avérés largement plus bruyants que ses propres élèves, parlant durant les séances, s’invectivant à longueur de temps…Notre sujet de recherche portait alors sur la place des silences dans les pratiques martiales. Nous avions constaté que dans cette structure, les silences se faisaient très rares, et nous en avions fait la remarque à notre témoin. La notion de silence nous avait alors intéressé, car il faisait partie d’un corpus d’idées attendues par la plupart des auteurs dans des pratiques comme les arts martiaux. Idée qui nous amenait à faire l’hypothèse d’une pratique « religieuse », au sens de pieuse, de recueillie, de ces pratiques. Il s’est avéré que les silences perçus lors de cette pratique par l’observation directe, et après discussion avec le professeur, qu’ils étaient plutôt dus à des raisons physiologiques de récupération, ou liées à l’intensité de la pratique. Malgré cette pensée, partagée tant des auteurs de référence que des pratiquants eux-mêmes, ainsi que du point de vue du chercheur, l’on aurait pu s’attendre à une pratique plus « martiale », plus « religieuse » dans le sens d’un ascétisme tout oriental, ce sont les pratiquants japonais qui détonnent dans l’environnement du dôjô que les pratiquants français.

Conclusion

Au travers de la lecture des auteurs de référence, il apparaît fondamental d’une part de prendre bien soin de traiter les pratiques de manière autonomes, c’est-à-dire en tant que pratiques différentes et différenciées, par leur histoire sociale, leur mode et lieu de création, et la façon dont chacune d’entre elle, à sa façon, a réussi ou pas son implantation. D’autre part, l’étude du cas que nous avons exposé ici demande manifestement de pousser la recherche plus loin, afin d’arriver à un corpus d’entretiens suffisant pour valider les informations que nous avons reçues ici. En effet, il est évident qu’un seul entretien, d’un professeur de judô aussi immergé dans la vie de la fédération est insuffisant, bien qu’il nous permette de nous faire une idée du fonctionnement interne de la FFJDA, et de la formation des sportifs de haut niveau en judô. Notre continuum semble validé par l’étude de cas, ainsi que par la confrontation des auteurs, et paraît même s’affiner. Il nous reste à vérifier si une pratique comme le judô, au vu de ce que nous avons constaté ici, peut s’étendre sur ce continuum ou n’être en réalité qu’un sport parmi les sports.


Bibliographie :

Audiffren, M. & Crémieux, J. (1996). Arts martiaux, arts de défense ou arts de combat? In Y. Kerlirzin & G. Fouquet (Eds.), Arts martiaux, sports de combat (pp. 61 – 66). Paris : INSEP    publications.
Bertaux, D., (2005). L’enquête et ses méthodes. Le récit de vie. Paris : Armand Colin.
Braunstein F., (1999). Les arts martiaux aujourd’hui, Paris : L’Harmattan.
Clément, JP. (1992). La constitution de l'espace des disciplines de combat en France : 1936 –1980. In P. Arnaud & Al. (Eds.), Corps, Espace et Pratiques Sportives (pp. 174 – 192). Strasbourg : Conseil scientifique de l'Université.
Elias, N. (1973). La civilisation des m½urs. Paris : Calmann-Lévy.
Elias, N. & Dunning, E. (1986). Sport et Civilisation. La Violence Maîtrisée. Paris : Fayard.
Goodger, B. C. & Goodger, J. M. (1977). Judo in the light of Theory and Sociological Research. International Review of Sport Sociology, t 12, n°2, 5-34
Héas, S, El Ali M. & Régnier P., (2000). « A.P.S. et auto-contrainte : essai de comparaison entre les relaxations, le kung fu et le marathon », colloque international Norbert ELIAS organisé par le C.E.R.P.P.E. (Rennes 2) et le C.R.A.P. (C.N.R.S./I.E.P.) : « Questions au Procès de civilisation », Rennes (France), octobre.
Jodelet, (1995). Représentation sociale : phénomènes, concept et théorie. In S. Moscovici (Ed.), Psychologie Sociale (p. 361). Paris : PUF.
Kim, M. (1999). L’origine et le développement des arts martiaux. Pour une anthropologie des techniques du corps.  Paris : L’Harmattan.
Mazac, M. (2006). Jigoro Kano, Père du Judo. Paris : Budo Editions.
Parlebas (1986). Eléments de Sociologie du Sport. Paris : PUF.
Régnier, P., Heas, S. (2000).  Le Kung-fu Wushu à Rennes. Qui pratique et pourquoi ? Mémoire de maîtrise, Université Rennes II, Laboratoire Sciences Humaines UFR STAPS.
Régnier, P., Héas, S., Bodin, D. (2002). Contribution à une compréhension ethnosociologique des arts et des sports de combat in 7° Journées de Réflexions et de Recherches sur les Sports de Combat et les Arts Martiaux. Toulon-La Garde, 11-12 avril.
Régnier, P., De Queiroz, J. M., Léziart, Y. (2001). La place des silences dans la pratique des arts martiaux. Mémoire de DEA, Université Rennes II, Laboratoire Sciences de l’Education.
Sites Internet :
FFJDA : http://www.ffjudo.com
EUJ : http://www.eujudo.com/
 1.  Nous utiliserons une écriture des termes asiatiques proche de leur sonorité d’origine en utilisant l’accent circonflexe signifiant la voyelle rallongée du japonais.
Last Edit: 28 October 2010 à 6h45 by Ryō

Author Topic: Article publié dans la revue Aspects Sociologiques (août 2010)  (Read 13000 times)

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Offline Ryō

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Alors cet article est publié dans le numéro d'Aspects Sociologiques du mois d'aout 2010! J'attends mon exemplaire  :P

Offline Ryō

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Je suis pas persuadé d'avoir les droits du coup. Cela dit, je n'ai jamais signé de papier équivalent au chapitre d'ouvrage que je rédige pour le moment...

m'a bien intéressé cet article... bon j'y connais rien au judo (pardon, au judô  ;) ), mais j'ai fait du karaté pendant 3 ans quand j'étais jeune, et j'étais dans un club très "spirituel", où le salut et le respect était mis en avant et très importants. j'ai même vu un type à qui on a retiré sa licence parce-qu'il était parti avant le salut final. Puis, j'ai déménagé, et j'ai voulu aller dans un club(on disait un "dojo") près de chez moi: grosse déception: "l'entraineur" était un ancien para, militant d'extrême droite, qui entrainait ses adhérents pour "casser du melon ou du coco", d'où mon abandon (je serais bien ceinture noire, maintenant...   :snif: )
En tous cas, bravo Ryo   :cool:

Offline Ryō

  • Modérateur
ça revient à ma principale hypothèse, émise en premier par Habersetzer dans un de ses bouquins, ce que tu racontes : "on ne choisit pas une discipline, mais un maître".

Bon, la pratique d'une activité est liée à la rencontre entre un 'moniteur' et un ou des "pratiquants" qui se retrouvent autour d'une pratique fédératrice au travers de leurs interactions, pour faire de la sociologie.

Sinon, je sais pas ce que j'avais fumé quand j'ai rédigé cet article, mais la voyelle longue porte plus sur le "jû" que sur le "do"...

Merci de tes commentaires, katomeria. Tu n'es pas docteur toi? J'ai cru te lire présentant quelque chose d'approchant...




ça revient à ma principale hypothèse, émise en premier par Habersetzer dans un de ses bouquins, ce que tu racontes : "on ne choisit pas une discipline, mais un maître".
Encore que "choisir".... Il y a aussi un facteur "chance", parce que si je n'avais pas trouvé ce que je cherchais dans le premier club, je n'aurais jamais fait 3 ans de karaté à raison de 2 fois par semaine avec le sourire avant-pendant-après!
Quote
Merci de tes commentaires, katomeria. Tu n'es pas docteur toi? J'ai cru te lire présentant quelque chose d'approchant...
Non, chui malheureusement pas docteur. J'ai fait ce que l'on appelait autrefois pompeusement une "thèse de maitrise", mais mes diplomes universitaires s'arrêtent là!! je suis avant tout un enseignant, pas un universitaire  :snif:

Offline Ryō

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Oui, la chance n'est pas un concept sociologique (je crois), mais effectivement, c'est une question de rencontres et de conjonction de facteurs