Chapitre 18

Chapitre 18

En marge des évènements qui ont confrontés Mû et Shaka à de futur Généraux de Poséidon, l’actualité du Sanctuaire ce 5 mars 1985 reste dominée par la riposte à l’encontre des Hébéïens.

Celle-ci se prépare au Port du Destin, l’annexe portuaire du Sanctuaire située en Crète vit un évènement qu’elle n’a plus connu depuis des milliers d’années.
En effet, les deux-cents soldats du domaine sacré, accompagnés de huit Saints ainsi que des membres du clergé, sont réunis sur les quais.
Les marchands, les messagers du Sanctuaire, les marins et les employés des auberges observent la discipline de ces hommes qui se divisent en quatre groupes sur les pontons, face à quatre navires.
 
Ces vaisseaux en bois massif et en métal sont entretenus dans ce port. Il s’agit des bâtiments de campagne qu’utilise le domaine sacré lorsqu’il envoie des légions sur les terres ennemies.
Un cinquième pavillon reste ancré au large, celui-ci est plus majestueux, plus grand, plus décoré. Il s’agit de celui d’Athéna et du Grand Pope. Ni l’un ni l’autre ne l’a utilisé ces milles dernières années. A son bord, des matelots et des cuisiniers travaillent chaque jour à son entretien.
 
La longue et solide passerelle de chaque embarcation atteint les embarcadères.
En tête, Saints d’or et d’argent emboitent le pas à leurs troupes composées de Saints de bronze, de soldats et de religieux.
 
Déjà parés sur les navires, les membres des équipages, tous originaires du Sanctuaire, portent la même tenue que les gardes. Ils sont accroupis et attendent les directives. Ces dernières sont formelles : « Cap sur Yíaros ! »
 
Les ancres sont rapidement levées. Les Saints se posent, sur le pont tandis que les soldats se réunissent dans les cales où ils prient Athéna, sous la directive des représentants de la sainteté.
 
Il n’y a qu’un seul navire où des soldats se permettent de joindre le pont. Quinze soldats en tout, avec parmi eux le caporal Pullo. Il s’agit des hommes les plus fidèles d’Apodis.
Les quinze braves prient eux-mêmes, à ciel dégagé, bien que Yakamoz qui est la plus gradée, ait demandé à Apodis de renvoyer ses soldats avec les autres.
L’Oiseau de Paradis refuse de se soumettre aux ordres de son supérieur. Ses petits yeux rouges, fixent avec amertume la mer Egée et ses courts cheveux bleus s’agitent dans l’air.
Il repense à ses origines…
Si une tierce personne évoque le nom de Frontinus, rares sont ceux capables de mettre un visage sur ce robuste mercenaire.
Pourtant Frontinus, le père d’Apodis, fait partie des hommes qui, à force d’acharnement, sont parvenus se faire une place au Sanctuaire.
Tout remonte à la rencontre de ses parents originaires du Sanctuaire…
 
Flashback
Les parents de Mujakis, la mère d’Apodis, auraient voulu l’envoyer dans les prieurés où sont formées les prêtresses d’Athéna, aspirantes Saintias.
L’instruction sans passer par le camp des femmes chevaliers est toutefois réservée aux enfants des habitants les plus aisés du domaine, car contre l’éducation de leur progéniture, les villageois versent de nombreux sacres au Sanctuaire.
 
Les grands-parents maternels d’Apodis manquants de moyens, Mujakis travaillait donc dans l’écurie d’un fermier où elle s’occupait des chevaux.
D’une personnalité pure, elle nourrissait de grands projets, où elle se voyait épouser un paysan aimant à qui elle aurait offert une descendance, qu’elle aurait voué aux travaux fermiers plutôt qu’aux garnisons athéniennes.
Belle et candide, elle avait néanmoins un caractère en acier trempé. Il faut plus que les doigts d’une main, pour calculer le nombre de Saints ayant profité de leur grade pour courtiser ses charmes, en vain. Mujakis se permit même une fois, de refuser les avances d’Arlès Saint d’argent de l’Autel.
 
Le Saint d’argent de l’Autel est depuis la nuit des temps l’ombre du Grand Pope. Il endosse souvent le rôle de chef d’armée pour attirer l’attention de l’ennemi sur lui.
Second du Grand Pope, le Saint de l’Autel était à l’époque Arlès, frère cadet du Pope Shion.
Il y a longtemps qu’il n’est pas apparu aux yeux du peuple dans sa Cloth d’argent.
Le peuple croit le voir apparaître dans sa tenue papale au heaume et aux épaulettes rouge sang. Ignorant tout de l’usurpation de Saga.

Toujours est-il qu’à l’époque, Mujakis se réservait en réalité pour un jeune et coriace fils de soldat, Frontinus.
Ce jeune homme était mystérieux. Il parlait peu et avait une réputation de puissant cogneur.
Ses cheveux courts, blancs et ses yeux noirs onyx, le rendaient séduisant. Son côté renfermé lui donnait un air intriguant qui mystifiait les villageoises qu’il rencontrait. Il devait souvent se défaire des nombreux maris rancuniers qui découvraient qu’il était le responsable des infidélités de leurs épouses.
Son v½u le plus cher était de devenir Saint.
Il fut mis à la rue à l’âge de dix ans par son père pour le punir. Le grand-père paternel d’Apodis trouvait Frontinus trop faible pour prétendre un jour à une armure.
Depuis, il se battait chaque jour pour gagner son pain et surtout le respect. C’est comme cela qu’un Saint d’argent accepta de l’intégrer à son groupe d’apprentis pour faire de Frontinus son élève.
Hélas, le teigneux disciple misait tout sur sa force de frappe, manquant de patience et de respect envers son mentor et ses camarades.
Chassé par son professeur, puis par les ouvriers et les marchands qui l’employaient, chaque fois pour excès de violence, il trouva sa vocation en travaillant à l’assainissement des eaux du Sanctuaire dans la ville d’Honkios.
C’est ici qu’il croisa la jeune femme aux cheveux bruns bouclés et aux yeux noirs, Mujakis.
 
Elle fit tomber son panier de fruits achetés sur le marché d’Honkios, juste devant Frontinus qui l’aida à les ramasser. Son regard la plongea dans un état de grâce.
Au bout de quelques mois, il ravit sa confiance et son c½ur à force de se montrer attentionné et nourrit des mêmes rêves qu’elle.
Toutefois, la nature violente de Frontinus se raviva plus tôt que tard.
Il fallut qu’un soir où elle travaillait à l’étable, perdue au beau milieu des villages du nord, elle se fasse agresser.
 
Ces villages situés aux frontières du nord, sont généralement sous la coupe des gardes qui profitent du manque d’affluence démographique dans ce secteur pour instaurer leurs propres lois et considérer les villageois, majoritairement paysans, comme des esclaves.
 
Depuis que Mujakis lui avait annoncé qu’elle portait son enfant, Frontinus se hâtait à chaque fin de journée à venir chercher sa belle à la ferme.
Ce soir-là, il trouva cinq gardes essayant de la contrôler.
En cercle, autour d’elle, ils la giflaient et la bousculaient à tour de rôle, après qu’elle ait refusé de se soumettre à leurs avances.
Ils finirent par lui arracher ses vêtements et la frapper au ventre, pour qu’elle s’affaisse au sol, tout cela sous l’½il impuissant du propriétaire de ces terres qui n’osait pas s’interposer.
Un premier soldat baissa son pantalon, mais avant même qu’il ait pu espérer profiter du corps martelé de coups, il fut foudroyé en plein dos par une onde de choc électrique, chargée de cosmos.
Les yeux grands ouverts, le misérable s’écrasa mort sur la paille.
Ses acolytes découvrirent Frontinus. Celui-ci avait le regard sombre, le visage fermé, les veines de tout son corps prêtes à exploser.
Un des quatre comparses restants, se jeta sur celui venu jouer le héros.
Frontinus esquiva le coup et hurla de rage en le cognant si fort dans les côtes que celles-ci furent perforées, laissant son poing s’engouffrer dans le corps abattu.
Il balança le cadavre sur les trois derniers malotrus qui se lancèrent instinctivement sur lui.
Emporté par la rage, Frontinus crispa ses poings si fort qu’autour du droit se forma une écume et que quelques étincelles électriques jaillirent autour du gauche. Lorsqu’il mêla ses deux poings dans la direction des misérables, il hurla : « Kurage Ryu Den Keki Hyaku Man Volt ! »
Le courant aquatique les emporta en les électrocutant, ne laissait d’eux que des cadavres totalement calcinés.
Pour la première fois de sa vie, il réussit à réaliser cet arcane qu’il tentait de maîtriser depuis toujours.
Néanmoins, cela ne fut guère suffisant pour atténuer sa rage.
Lorsqu’il découvrit le fermier caché derrière ses ballots de foin, sous le regard traumatisé de Mujakis, Frontinus lui brisa la nuque du tranchant de la main.
Pour ne rien arranger, elle perdit l’enfant qu’elle portait après le mauvais traitement reçu, s’attirant ainsi la colère de Frontinus qui la tint responsable de tout…
 
Remonté, sa violence exacerbée par ces évènements, il choisit de déloger son père de sa demeure à Honkios.
Il assassina le vieillard et installa sa femme dans la maison d’où il fut chassé lorsqu’il était enfant.
 
Quelques mois plus tard, lorsque Mujakis lui annonça être enceinte de nouveau, Frontinus n’en eu que faire. Il était trop occupé à parfaire sa technique. A rattraper le temps perdu. Dans le but de se venger de ceux qui l’ont châtié par le passé.
Il privilégia son rêve de devenir Saint et abandonna son travail d’assainissement des eaux.
Ils ne vécurent alors que des victoires de Frontinus lorsqu’il misait des sacres sur ses combats de rue contre des gardes malintentionnés.
Du moins, ils survivaient en fonction de ce qu’il restait des recettes de ses prouesses, après qu’il eut payé les tonneaux de vins qu’il vidait dans les tavernes d’Honkios en compagnie de femmes de joie.

S’entraînant chaque jour au bord d’un court d’eau, il négligeait son hygiène, ses beaux cheveux blancs devinrent longs et poisseux, il rasait son visage à l’aide d’un couteau qui trainait toujours dans sa poche.
Surnommé « la méduse » par les pêcheurs qui fréquentaient la rivière, il ne rentrait que pour exiger un bon repas et les plaisirs charnels que son épouse était contrainte de lui donner.
 
Un matin de printemps de l’année 1967, un voisin vint le trouver afin de lui annoncer que Mujakis était chez eux en compagnie des prêtres, venus l’aider pour l’accouchement.
Furieux d’être dérangé pendant ses exercices, Frontinus prit son temps pour rentrer chez lui. Lorsqu’il ouvrit la porte il vit Mujakis rire, pour la première fois depuis des mois.
Le visage enchanté et soulagé après une telle épreuve, elle souriait à l’enfant qui pleurait dans ses bras.
Devant cette découverte idyllique, Frontinus fronça les sourcils et déclara avec mépris : « Fais-le taire à présent ! Je ne veux pas de pleurnichard ici ! »
Déconcertée après que son mari lui a gâché cet instant de bien-être que lui procurait le plaisir d’être maman, Mujakis observa son mari qui pointait du doigt l’enfant : « Il sera un Saint pour faire honneur à mon nom ! Et pour cela, pas de temps à perdre en jérémiades ! »
 
Les années passèrent et même s’il était encore tout jeune, Frontinus avait choisi unilatéralement le destin de son fils appelé « Apodis » par Mujakis…
Flashback
 
Une main amicale sort Apodis de ses tristes souvenirs, la main douce et chaleureuse d’une femme, Yakamoz de la Grue.
La Turque à qui il a offert un instant de complicité quelques heures plus tôt vient le questionner : « Tu sembles tourmenté. »
Alors qu’elle tente une nouvelle approche après qu’il l’ait rejeté plus tôt, il lui répond sèchement : « Comment ne pas l’être ? »
Yakamoz essaie d’oublier l’affront que lui a fait Apodis après lui avoir déclaré qu’il ne voulait pas d’elle une fois qu’ils eurent fini de se donner l’un à l’autre : « J’aimerai tellement soulager ton mal-être. »
Apodis lui offre un sourire hypocrite que seule la femme chevalier croit sincère : « Tu espères acheter mes sentiments et couvrir la honte que je t’ai fait après avoir vu ton visage ! Je te l’ai déjà dit, il n’y aura rien de plus qu’un peu de fougue et de plaisir charnel entre nous. Il n’y a plus d’amour chez moi. »
Sous son masque, Yakamoz est rouge de colère : « On m’a déjà parlé de cet Apodis ! Celui qui est revenu de son entraînement avec Orphée et qui profitait de son physique pour charmer qui il voulait. On m’a dit que cet Apodis là était mort ! »
Apodis cogne violemment une male qui est pulvérisée sur le coup sous les yeux de tous ceux présents sur le pont.
_ « Il faut croire que le massacre de ma famille tout entière a fait ressurgir le chevalier cruel et impitoyable que j’étais.
_ T’aimer ou te tuer. Il n’y a pas d’autre alternative maintenant que tu as vu mon visage. Je n’accepterai pas d’aimer un homme qui me considère comme sa chose. »
Elle fonce sur Apodis en concentrant son cosmos dans ses mains.
La mine toujours narquoise, sans même bouger, l’Oiseau de Paradis paralyse grâce à la pression de sa cosmo énergie l’avancée de la Grue.
Elle se laisse tomber au sol, épouvantée par la noirceur du cosmos d’Apodis et surtout par son intensité.
Lui, il tourne les talons et descend aux niveaux inférieurs en passant sa main dans les cheveux de la jolie blonde au moment de croiser son chemin : « Je suis l’élève d’un des plus puissants Saint d’argent. Je ne crains personne. »
Couverte de honte devant une grande partie de l’équipage, Yakamoz marmonne avec amertume : « Tu me le paieras quand même tôt ou tard ! »
 
 
Pendant ce temps, en Grèce, au Sanctuaire, dans la chambre du Pope, Saga se baigne dans un les thermes du palais.
Ses longs cheveux ont repris leur couleur originelle tandis que les larmes de ses joues se mêlent à l’eau du bassin.
Il tient dans ses mains le bandeau rouge qu’Iphiclès a détaché après sa mort.
Il ressasse les derniers mots que lui a adressé l’Alcide : « Je te hais… Traitre… »
Lui reviennent alors les souvenirs d’antan…


Flashback
Il y a vingt ans, en 1965, sur une île de la mer Egée nommée Yíaros, inaccessible pour les hommes dénués de tout cosmos, un bateau de pêche rentrait au Sud par le port…
A quai, un homme désemparé descendit avec sous les bras le corps de deux petits garçons.
Ce pêcheur portait un long ciré gris, ses petits yeux verts foncés étaient inquiets. Ses cheveux orange coiffés en brosse s’agitaient dans le vent tandis que ses sourcils grenat étaient froncés.
Il courut pendant de longues minutes jusqu’à sa remise où il attela une charrette à ses chevaux et y déposa les deux corps gelés, emmitouflés dans d’épaisses couvertures de laine.
Il remonta jusqu’au centre de la citée pour atteindre un temple immense, aux colonnes doriques, décoré à l’extérieur par une statue d’Héraclès brandissant une épée contre l’Hydre de Lerne.
Autour de cette paroisse, de nombreux prêtres en toges bleu azur se promenaient dans les jardins alentours. Ceux-ci profitaient à pieds nus de l’herbe douce et fraîche, ils observaient les oiseaux roucouler dans les arbres et les insectes butiner les nombreuses fleurs.
L’homme arrêta sa course et hurla avec effroi au beau milieu de ce qui s’apparente aux Champs Elysées : « J’ai besoin d’aide ! »
 
Quelques jours plus tard, un des mystérieux enfants se réveilla dans une chambre du temple. En ouvrant les yeux, il eut l’impression de se reconnaître comme s’il se regardait dans un miroir en voyant son frère penché au-dessus de sa couche.
Saga reprit connaissance tandis que Kanon était déjà sur pied : « Mon frère, es-tu mort toi aussi ? As-tu vu nos parents dans ce monde ? »
Kanon grimaça.
_ « Cesse-donc ! Nous sommes les seuls survivants du naufrage !
_ C’est horrible, cela veut dire que nos parents sont… »
La voix de celui qui les a repêchés confirma ses craintes : « Je suis désolé les enfants. »
Les jumeaux se retournèrent et le découvrirent, le ciré gris défait, debout dans sa grande toge azure…
 
Ils marchèrent tous les trois dans les vergers et avancèrent jusqu’à un second temple où se baladaient cette fois-ci des femmes.
Ce bâtiment aussi grand que celui d’où ils étaient sortis avait à l’entrée la statue de la déesse de la Jeunesse, Hébé, versant à son père Zeus, couché sur un nuage, le nectar et l’ambroisie : « … A côté du temple dans lequel vous étiez, le temple d’Héraclès, réservé aux prêtres d’Hébé, se trouve le temple d’Héra, dans lequel sont formées les prêtresses de notre majesté Hébé. »
Saga murmura : « Si nous ne sommes pas chez nous, au Sanctuaire d’Athéna, où sommes-nous alors ? »
Acis, leur sauveur, écarta les bras comme pour étaler toutes les merveilles de la cité et cria avec enthousiasme : « Vous êtes sur Yíaros, la cité de la déesse Hébé ! »
 
Plus tard, tandis que Saga et Kanon dinaient en compagnie des autres élèves du temple, Acis s’entretenait avec ses semblables : « J’ai demandé aux cardinaux, notre grand prêtre et notre grande prêtresse, leur avis. Les deux sont d’accord avec moi. Ces enfants sont les fils du Sanctuaire d’Athéna, des frères d’armes donc. Alors que je revenais de pèlerinage, j’ai découvert leurs deux corps sur un épais rondin de bois qui flottait à la surface, au beau milieu de cadavres et de débris. Ils sont les seuls rescapés du naufrage d’un navire marchand qui regagnait Athènes. D’après les propos de ces deux survivants, ils sont originaires du domaine sacré. »
 
An 1966 - Une année s’était écoulée.
Saga et Kanon furent éduqués par les prêtres d’Hébé sans pour autant renier leur déesse Athéna.
Beaucoup plus enclins à suivre un apprentissage militaire que religieux, ils obtinrent rapidement l’autorisation de rejoindre Acis qui officiait dans l’apprentissage et la maîtrise du cosmos.
Quelle ne fut pas la surprise de l’homme de foi lorsqu’il retrouva ces deux orphelins qu’il avait perdu de vue durant un an.
Contrairement à Kanon qui restait en retrait, Saga n’hésitait pas à témoigner énormément de gratitude à l’égard de leur sauveur.
Rapidement, l’un comme l’autre, ils réussirent à surclasser les autres élèves mais dans des buts différents. Toujours pour être les meilleurs. Saga voulait être l’égal des Saints d’or, les chevaliers les plus puissants parmi toutes les catégories de guerriers de la planète.
Kanon préférait être au-delà des dieux même.
Bien que jeunes, les Gémeaux avaient déjà de solides ambitions.
Mais un leitmotiv commun les faisait persister dans leurs choix. On racontait qu’Hébé s’était réincarnée la même année que leur naissance.
 
Cette jeune fille élevée dans le temple d’Héra comme une simple prêtresse n’avait même pas conscience de l’avenir qui allait lui être réservé.
C’était là la volonté des cardinaux d’Yíaros.
Ils voulaient qu’Hébé, comme depuis la nuit des temps, vivent sa vie de déesse en sachant ce qu’est la vie d’un humain, afin qu’elle incarne avec passion et amour son rôle sur cette île où les bons sentiments coulent à profusion.
 
Les années passèrent, durant lesquelles Saga faisait l’unanimité sur Yíaros.
Toujours serviable, surclassant les autres guerriers à l’entraînement et étant le plus assidu lors des leçons du clergé, il s’était lié d’affection pour deux jeunes enfants, Iphiclès et Juventas, sous l’½il complice d’Ambroisie, jeune prêtresse dans le temple d’Héra.
Bien entendu, Kanon n’était jamais loin, et s’il parvenait à égaler son frère au combat, jamais il ne réussit à être apprécié comme lui.
Cela ne le dérangeait pas, Kanon était un loup solitaire.
Seuls les regards qu’il échangeait avec Ambroisie justifiaient que Kanon avait un c½ur. Lorsqu’il n’était pas proche de mettre à mort ses camarades lors des entraînements, il n’avait de cesse de se rapprocher d’elle.
La belle demoiselle ne savait à quel frère se vouer. Tout aussi charmant l’un que l’autre, ils se distinguaient par leurs personnalités.
 
An 1970 – Ce fut lorsque les jumeaux approchèrent de leurs douze ans qu’Acis leur apprit son intention de voyager jusqu’au Sanctuaire où il comptait rendre visite à un ami.
Evidemment, Saga profita de l’aubaine pour le suivre.
Ici, à Yíaros, il ne trouvait plus d’adversaires à sa mesure hormis le Bolivien ¼dipe qui venait d’être fait Alcide des Oiseaux du Lac Stymphale.
Il était temps pour le futur Saint de franchir un palier et de réaliser son rêve en devenant chevalier sur sa terre natale.
Kanon, plein de morgue, défia son frère en lui affirmant qu’en restant ici à s’entraîner il deviendrait meilleur que lui.
 
Trois années s’écoulèrent.
An 1973 - Au Sanctuaire, Saga ne tarda pas à rivaliser avec les plus grands et à être reconnu par le Grand Pope en personne comme étant digne de devenir Saint et de porter l’armure représentant sa constellation, les Gémeaux.
Grâce à la persévérance dans l’apprentissage et au succès de ses premières missions, le Grec obtint une popularité encore plus importante que celle dont il jouissait déjà à Yíaros.
Il bénéficiait de responsabilités de plus en plus importantes, de la reconnaissance du peuple, de celle de ses pairs puis du Grand Pope. Et de l’affection des femmes, aussi…
Pourtant une seule restait gravée dans sa mémoire, Ambroisie, celle qu’il aimait depuis toujours.
Il n’avait pas osé lui avouer à quel point elle était tout pour lui.
La timidité.
La jeunesse.
Quoi qu’il en fût, il n’était pas encore assez mature au moment de quitter Yíaros pour se confier à elle.
Ici, chez lui, au Sanctuaire, il apprit à parler aux femmes, à les séduire, voire les enchanter.
Il n’avait plus peur de dire ce qu’il ressentait.

Un jour où il était en permission, il alla jusqu’au temple du Grand Pope pour l’y trouver. Celui-ci, Shion, vêtu d’une longue toge blanche descendant jusqu’au sol, décoré d’un long collier de perles et de diamants et de son casque orné d’or, était accompagné de son frère cadet, Arlès.
Arlès était vêtu de façon semblable et dissimulé sous un casque rouge et d’épaulettes aux piques acérés.
A sa façon de se tenir, Saga comprit que l’âge avancé de Shion n’étant pas à son avantage.
Celui-ci était sur un balcon donnant une vue sur la quasi-totalité d’Honkios, assis de manière rabougrie sur un fauteuil au haut dossier incrusté de fragments de saphirs.
A ses côtés, Arlès Saint d’argent de l’Autel était accroupi et semblait rigoler chaleureusement avec son frère en contemplant l’horizon.
Sans doute l’humour habituel de ce fringuant Saint d’argent avait fait une fois de plus oublier à Shion ses problèmes de santé.
Un garde était incliné déjà depuis quelques minutes et attendait qu’on lui donne parole.
C’est une fois leur fou-rire achevé qu’Arlès le questionna : « Nous t’écoutons soldat. Raconte-donc à ton Seigneur l’objet de ta visite ! »
L’homme s’abaissa davantage lorsque Shion se redressa difficilement de son siège.
Bien qu’au sommet de la hiérarchie, Shion témoignait énormément de considération à ses hommes quel que soit leur rang.
Se dévoiler à eux était pour lui une politesse essentielle.
Les deux mains appuyées sur l’accoudoir en ivoire de son trône, ses jambes flageolaient grossièrement, Shion se maintenait avec difficulté.
Pour le soldat, cette courtoisie du Grand Pope était un honneur. Profondément ému par l’importance que lui vouait le représentant d’Athéna, il déclara simplement d’un ton mielleux : « Majesté, je vous annonce l’arrivée dans votre palais du Saint d’or des Gémeaux. Il souhaite s’entretenir avec vous. »
D’une voix grave et fatiguée, Shion répondit simplement : « Laisse-le donc entrer soldat… »
Saga se présenta avec élégance devant son souverain pour demander l’autorisation de prendre congés quelques jours : « … Ainsi je gagnerai l’île d’Yíaros pour y délivrer le message de paix que nos prêtres m’ont confié à l’endroit de ceux d’Hébé. »
Ayant conscience des bonnes relations entre le clergé athénien et le clergé hébéïen, Shion n’y vit aucun inconvénient.
Saga se garda bien d’avouer qu’il souhaitait revoir Ambroisie et ramener un frère dont tout le monde au Sanctuaire ignorait l’existence.
Premier mensonge, première trahison…
 
Sur Yíaros, le temps avait également joué en faveur de Kanon, devenu beau, fier.
Il paraissait invincible sur cette île où une nouvelle génération d’Alcide, menée par ¼dipe et inspirée par la volonté de jeunes éléments volontaires comme Iphiclès et Juventas, se formait jour après jour.
Comme son frère au Sanctuaire, Kanon faisait ici des ravages dans le c½ur des femmes.
Tandis que Saga était en mer, proche de leur île d’adoption, Kanon levait la tête de sous les draps.
Il a quitté le temple d’Héraclès peu de temps après le départ de son frère pour s’installer dans un cabanon dans la grande forêt de l’Est.
 
A l’intérieur de ce logis en bois pourri, planté dans une terre marécageuse, sous un drap rapiécé, s’agitait une jeune femme dont les éclats de rires réchauffaient la lugubre bâtisse.
A mesure que la tête aux courts cheveux blonds de cette vénusté remontait le torse qu’elle baisait de ses petites lèvres roses et charnues, Kanon observait avec fierté son forfait.
Kanon la dévisageait sans la moindre gêne.
Il attrapa sur le sol un papyrus qu’il venait de recevoir par un messager venu de Crète et demanda à sa conquête : « T’a-t-il écrit à toi aussi pour t’informer de son retour ? »
Tracassée par les nouvelles de Saga, Ambroisie répondit à Kanon : « Il m’a dit qu’il venait te chercher. »
Présomptueux, Kanon soupira : « Il a peur que je lui prenne ce qu’il croit être à lui. »
Ambroisie baissa la tête, Kanon comprit.
_ « Il n’est pas au courant n’est-ce pas ?
_ Comment ?
_ Mon frère. Il ne sait rien de ta révélation n’est-ce pas ? »
Ambroisie confirma les soupçons de Kanon en baissant honteusement la tête.
Ses sentiments humains troublaient encore son jugement divin.
Le fourbe jeune homme persista.
_ « Crois-tu qu’il t’aimera toujours lorsque tu lui annonceras ?
_ Il n’a jamais dit qu’il m’aimait.
_ Cesse d’être naïve. Même ¼dipe qui ne dispose d’aucun de ses sens l’a remarqué !
_ Il n’est pas obligé de savoir qui je suis réellement. Lorsque nous nous sommes rencontrés, les cardinaux ont gardé secret les conditions de ma naissance. Grâce à cela j’ai pu vivre comme vous.
_ Ta mission divine est trop importante pour être reléguée derrière tes désirs humains. L’Olympe n’acceptera pas cette offense.
_ Dans ce cas je serai à lui telle que je suis réellement.
_ Aussi amoureux soit-il d’Ambroisie, je suis certain que son sens de l’honneur est trop fort pour qu’il puisse accepter de s’énamourer d’Hébé. Il est un serviteur d’Athéna. Bien que vous soyez du même camp Athéna et toi, rien ne l’autorise à t’aimer. Il n’osera même plus poser le regard sur toi de peur de commettre un outrage envers les dieux.
_ Pourquoi choisis-tu d’agir différemment dans ces conditions ?
_ Parce que je ne suis pas mon frère. Je n’ai pas sa bêtise, je n’ai pas ses craintes. Les dieux ne m’effraient pas, au contraire, ils m’amusent. Je suis certain de pouvoir accomplir de grandes choses là où ils ont échoué !
_ C’est-à-dire ?
_ Être reconnu comme le maître de ce monde par l’ensemble des hommes. Aujourd’hui les habitants de la planète ignorent que leur avenir se joue chaque jour bien au-delà des conflits qu’ils vivent. Les soldats de chaque dieu s’affrontent pour maintenir leurs vies faites d’ignorances.
_ Et tu te crois capable de pouvoir rétablir l’ordre en étant reconnu de tous comme un dieu grâce à ta force ?
_ Je suis persuadé d’y arriver. Contrairement à Saga je n’ai pas peur de froisser les dieux. La preuve en est avec toi. J’ai commis un des sacrilèges les plus irrémissibles en prenant la virginité d’une réincarnation d’Hébé, je surclasse les prétendants à ta garde que sont les Alcides, sans oublier que mes projets pour ce monde sont déjà définis. »
Ambroisie se mit debout. Elle était atterrée.
_ « Saga m’a avoué dans sa lettre que tu présentes une menace pour le peuple hébéïen. C’est pour cela qu’il vient te chercher. Et je comprends mieux où il voulait en venir.
_ Tu es trop crédule. S’il revient c’est parce qu’il t’aime trop pour me savoir à tes côtés. Mais rassure-toi, personne ici ne peut me vaincre et vu la faiblesse de ton armée rien ne peut m’être utile ici. J’aurai bien plus de chance de réaliser mes plans au Sanctuaire ! »
Ec½urée, elle chercha à le blesser : « Sais-tu pourquoi je ferme les yeux lorsque je suis dans tes bras ? »
Avec sa mine sournoise, il mime un signe négatif de la tête. Ambroisie poursuivit : « Pour oublier que celui avec qui je suis est un être à l’esprit malfaisant bien qu’il ait le même corps que celui d’un homme charitable et honnête. »
Elle enfila rapidement sa robe blanche et légère puis se dirigea vers la sortie lorsque Kanon la retint par le bras en bondissant du lit
_ « Pourquoi t’être donnée à moi dans ces conditions ?
_ Parce que, le physique aidant, j’espérais trouver en toi l’homme le plus formidable qui existe. Je n’aurais jamais pensé que Saga reviendrait un jour. J’ai voulu consoler mon chagrin avec ce qui restait de lui ici. »
Kanon fut meurtri dans son amour propre, il fronça les sourcils et lança avec amertume : « Mon frère est tout sauf un homme bon. Comment crois-tu qu’il sait que je peux me montrer dangereux ? Malgré sa volonté d’être fidèle à Athéna, il nourrit lui-aussi des projets passionnés qui ne demandent qu’à être influencés pour devenir plus ambitieux. »
Ambroisie claqua la porte au bois rongé de thermites laissant Kanon afficher son air narquois. Il n’eut pas honte de tourmenter l’esprit de son amie pour afficher ses plans.
Premier projet maléfique, premier complot contre les dieux…

En chemin, la jolie Ambroisie relisait un papyrus chiffonné marqué par le sceau des Gémeaux. Le courrier lui était arrivé il y a trois jours, en même temps que celui reçu par Kanon, par un messager du Sanctuaire mandaté depuis la Crète.
Ambroisie le savait, c’est au cours de cette journée que débarquait une galère marchande venue du Port du Destin. Saga y serait certainement transporté.

Elle ne s’était pas trompée.
Sur le port d’Yíaros, situé au Sud de l’île, un vaisseau grec voguant avec un drapeau où était estampillée la tête de la statue d’Athéna débarquait.
Le port hébéïen était agité comme à son habitude.
Des carrosses impériaux suivaient le chemin que formaient les soldats au beau milieu de la foule pour venir charger la marchandise réservée au palais d’Hébé et aux temples d’Héraclès et d’Héra.
Une fois ces grandes diligences blanches et bleues remplis de malles et d’amphores, les soldats vêtus de tuniques bleues marine, armés de dagues ovales et protégés par un plastron, des jambières, des avant-bras et d’un casque, tous d’un bleu azur, s’assurèrent du bon nombre des quantités demandées et laissèrent un prêtre verser les sacres, monnaie du Sanctuaire, qu’ils devaient en contrepartie.
Une fois l’armée partie, les marchands environnants enchérirent sur les marchandises restantes qu’ils allaient vendre au peuple.
En marge de cela, un homme marchait le long des quais.
Ambroisie le distingua de loin.
Elle était éblouie par sa Cloth en or que tout le monde admirait.
Son heaume ombrageait son visage. Beaucoup de villageois et de marins mirent du temps à reconnaître l’orphelin prodige.
Bien qu’il fût désormais le représentant d’une autre armée, tous saluaient Saga avec égard et admiration.
Même Ambroisie qui se courba avec volupté devant son ami.
 
Ils passèrent la journée à marcher dans les bois où Saga l’embrassa tendrement.
Ils rirent, s’échangèrent de doux regards, prirent des nouvelles l’un de l’autre, rencontrèrent Iphiclès et Juventas qui considéraient Saga comme un frère ainé. Saga en profita pour offrir un bandeau rouge à Iphiclès en lui affirmant qu’il serait toujours prêt de lui malgré les kilomètres qui les séparaient. Il confia à Juventas, Iphiclès et Ambroisie qu’il les aimait tous…
Malheureusement, le soleil se couchait et le bâtiment qui l’avait déposé ici allait lever l’ancre pour la Crète.
Le temps était venu pour le valeureux Saint de dévoiler le véritable objet de sa visite.
Une fois seul avec Ambroisie, il l’implora : « Je vais chercher Kanon et vous allez rentrer avec moi au Sanctuaire. Je souhaite que tu partages ma vie là-bas. »
La pauvre Ambroisie balbutia quelques mots : « C’est que… Je ne… Tu sais… J’aimerai… »
En elle c’était davantage confus.
Après les propos tenus par Kanon, elle sentait un terrible conflit naître en elle.
Hébé qui prenait de plus en plus d’importance dans sa vie luttait terriblement contre le sentiment humain d’Ambroisie.
La douce fille de paysans, en larme, se laissa tomber à genoux, salissant sa longue robe de satin. Elle se tenait la poitrine et sanglotait de chagrin.
A cette peine se mêlait une certaine douleur, une gêne qui commençait à oppresser Saga qui était tétanisé.
Lentement la forêt puis bientôt l’ensemble de l’île avant de résonner dans le monde, le cosmos d’Hébé faisait surface.
Hébé gagnait le combat et émanait de toutes ses forces sous les traits d’Ambroisie devant un Saga crédule.
Les ondes dorées de son cosmos parcoururent la planète. Elles aidèrent les bourgeons à éclore, firent sortir les animaux de leurs tanières, offrirent un sourire aux personnes les plus tristes.
Lorsqu’elle releva la tête, ses grands yeux bleus, d’habitude remplis de sympathie, furent cette fois-ci animés d’une puissante conviction. Son intonation se fit plus franche qu’à l’accoutumer : « Je ne peux pas Saga. »
Le Saint d’or qui venait d’être paralysé par ce cosmos qu’il n’avait jamais rencontré auparavant se sentit anéanti.
_ « Ambroisie… Que t’est-il donc arrivé durant mon absence ?
_ Il faut que tu saches… »
Une intervention plus vicieuse répondit à la place d’Hébé, lui coupant presque la parole. Kanon, sorti de sa cabane, rejoignit le couple : « Que souhaites-tu savoir Saga ? Veux-tu apprendre son réel rôle sur cette planète ? Ou peut-être es-tu plus intrigué sur ses découvertes sentimentales ? »
Sans même se retourner, Saga reconnut celui qu’il n’a plus vu depuis trois ans. Il soupira d’une voix enrouée et accablée.
_ « Mon frère, alors tu étais dans la confidence.
_ Saga… Tu es le seul qui ne sait pas encore quel est le destin de la femme de notre vie. Si cela peut te consoler, apprends que je ne vois aucune objection de mon côté à offrir mon corps à une déesse. Mais sois bien assuré qu’elle s’imaginait être dans tes bras à ces moments-là. »
Saga serrait les poings.
Son visage était déformé par le chagrin.
Il demanda à Ambroisie : « Dis-moi que tout ceci est faux ! »
L’attitude impériale d’Hébé, fut affectée par la détresse du chevalier d’Athéna.
Ses yeux devenaient gondolés par les larmes qui s’agitaient avant de s’écraser au sol. Elle murmura : « Que celle dont l’union entre Zeus et Héra donna naissance à la souveraine de ces terres, incarne son rôle dans ce monde en accomplissant sa mission divine. Que l’Ichor de sa majesté soit versé ce jour, pour permettre au monde de voir renaître les serviteurs du bien. Que le destin soit guidé sur ce monde par sa majesté Hébé. »
Relevant la tête pour exposer son regard éprouvé à Saga, elle reprit.
_ « Le jour de ma naissance, juste avant que je ne pousse mon premier cri, la foudre s’abattit sur le Parthénos, mon temple, gravant sur le mur juste derrière mon trône d’or et de diamant cette phrase en grec ancien. Je suis née de parents humains, des fermiers. A l’instant où la foudre inscrivit cette phrase dans le temple d’Hébé, le grand prêtre du temple d’Héraclès et la grande prêtresse du temple d’Héra, vinrent rejoindre les religieux ayant assistés à ma naissance. Sans même hésiter un instant, ces deux cardinaux prirent le bébé que j’étais et, avec une lame dorée, brillante comme le soleil et aussi tranchante qu’Excalibur, entaillèrent la paume de ma main droite pour faire couler quelques gouttes d’Ichor, le sang des dieux, sur le sol de glaise. Soudain, cette terre, argileuse, grasse et imperméable, trembla et se fissura pour former en quelques minutes un ravin dans lequel la ferme où je naquis s’engouffra. Du précipice jaillirent douze Cloth beiges et blanches sorties tout droit des entrailles de l’île. Leurs socles représentaient chacun un des douze travaux d’Héraclès. Seuls en réchappèrent les deux dignitaires des temples et l’orpheline que j’étais devenue. Je reçue une éducation humaine, en compagnie d’autres enfants, tandis que les prêtres veillaient sur les Cloths et le royaume jusqu’à ce qu’Hébé vienne définitivement au monde parmi son peuple. J’ai découvert ma vraie personnalité peu après ton départ.
_ Et tu as voulu profiter de tes derniers instants de mortelle pour trouver le plaisir dans les bras de Kanon !
_ Il est le seul à être aussi… aussi… à être toi !
_ Pff… Tu me dégoutes !
_ Je suis désolée Saga… »
 
Saga releva la tête avec rage, ses yeux exprimaient la même cruauté que Kanon qui constatait avec satisfaction l’emportement colérique de son jumeau.
Enfin, comme après un électrochoc, le chevalier se ravise et s’agenouille : « Dans ce cas déesse Hébé, je vous prie de bien vouloir pardonner mon attitude désobligeante vis-à-vis de votre rang. Mon amitié humaine n’est pas à la hauteur des attentes d’une divinité. Je m’en vais de ce pas auprès du Sanctuaire. Soyez assurée que j’y témoignerai le respect et l’amitié que vous vouez à Athéna. »
Choquée, Ambroisie comprit qu’il était désormais impossible de faire machine arrière. Le sort en était jeté. Bien qu’elle sentît son c½ur de jeune femme se fendre, elle garda sa dignité en le cicatrisant avec son c½ur de déesse. Son peuple était resté depuis trop longtemps sous les ordres des cardinaux en attendant son retour. Désormais elle devait s’affairer aux besoins d’Yíaros.
Ses yeux reprirent cet éclat et cette aisance envoutants. Elle tourna le dos aux jumeaux envers qui elle déclara avec suffisance : « Qu’il en soit ainsi Saint d’Athéna. Je te laisse également le soin de ramener ton frère sur vos terres. Veille à ce qu’il devienne plus respectueux envers les dieux, ses ambitions démesurées salissent l’image que les dieux ont des hommes. »
Toujours le visage figé en direction du sol, Saga étouffa sa mélancolie en grommelant : « Entendu déesse Hébé. »
Impériale, Hébé quittait la forêt en dissimulant comme elle le pouvait son affliction, ne souhaitant pas se retourner et afficher son visage enlaidi par ses pleurs.
Ambroisie se mourrait.
Hébé s’affirmait.
Saga fixait rageusement son frère.
Kanon savourait cette rupture.
Flashback
 
En sortant peu à peu de ses songes, les cheveux de Saga reprennent leur teinte blanche et grise, le blanc de ses yeux devient rouge sang, tandis que ses pupilles se changent en deux pierres obscures gorgées de vice.
Il se redresse et sort des thermes, en laissant goutter sur les dalles de marbres de son palais, l’eau qui perle sur ses muscles saillants. Il lève la tête vers le ciel et déclare revanchard : « Kanon espérait s’allier à toi pour devenir l’égal d’un dieu ! Moi je vais le devenir après t’avoir humilié. Ma vengeance sera ta sentence Ambroisie ! Ah ah ah… ! »


A cet instant, dans un coin inaccessible de la mer Egée, sur l’île d’Yíaros, à l’intérieur de la cité, les survivants retrouvent leurs familles et apprennent aux autres le décès des leurs. Beaucoup de larmes, de malaises et de souffrances tiraillent la population. Sans compter les craintes d’une invasion athénienne.
Tandis qu’on panse les blessures des soldats, les forgerons réparent déjà les protections et les armes abimées alors que les mères de famille somment à leurs enfants de rentrer s’enfermer chez eux.
 
Situé au Nord de l’île, le Parthénos, temple d’Hébé, est en ébullition.
Depuis leur retour sur l’île, les hauts responsables de l’armée d’Hébé y sont enfermés et cherchent des solutions.
Les quatre Alcides survivants, les cardinaux et quelques prêtres de la déité débattent sur l’attitude à adopter quant à l’approche de l’armée d’Athéna.
Intronisé cardinal depuis peu après le décès de l’ancien pontife, Acis, l’homme qui a recueilli Saga et Kanon, la mine vieillie et meurtrie, ne cache pas ses craintes : « Iphiclès était le plus puissant de nos hommes. Il était l’espoir de tout un peuple. Maintenant qu’il a été vaincu, je crains que le moral de nos troupes toutes entières mais aussi celui de la populace soit au plus bas… »
Dans le grondement la plus inaudible, les autres membres de la réunion réagissent.
 
Anxieuse et absorbée par ses pensées, Hébé murmure, calmant ainsi les gorges les plus déployées parmi l’audience : « Du vent venu d’Athènes est imprégnée l’odeur du sang et de la fureur. Les hommes d’Athéna ont quitté la Crète. Ils arrivent à bord de leurs navires de guerre. »
Un des prêtres s’hasarde à suggérer : « Pourquoi ne pas frapper avant qu’ils n’arrivent ici ? »
Une prêtresse surenchérit : « Oui ! Il suffit de déployer les forces de nos hommes dès maintenant ! »
Juventas, toujours en deuil après le décès de son époux Iphiclès, rajoute : « Le Port du Destin conduit tout droit au Sud de notre cité et plus précisément à notre port. Je propose d’armer nos navires et de livrer bataille en pleine mer Egée ! »
Un nouveau prêtre intervient : « Sottises ! Si le grand général Iphiclès était encore de ce monde, il aurait immédiatement rejeté cette idée ! Combien d’hommes nous restent-ils ? »
Hébé, déesse habituellement effacée sous les traits de personnalité d’Ambroisie reprend de façon impériale : « Notre prêtre a raison Juventas… Faire éclater une guerre cosmique en pleine mer, c’est dévoiler l’existence des chevaliers et des dieux à l’ensemble de la planète. Notre but est de rester dans l’ombre pour ne pas troubler la quiétude des hommes sur terre. Cela entraînerait l’implication d’innocents dans ces conflits où ils n’auront pas la force de se défendre et je me refuse de mettre en péril la vie de milliards d’innocents. »
 
Juventas qui connait Hébé depuis sa plus tendre enfance est anéantie par cette réaction.
Elle sait qu’Iphiclès était un génie militaire. Sa perte est inconsolable pour elle, mais lui faire comprendre en plus de cela qu’elle ne sera jamais à la hauteur pour prendre la relève, s’en est trop. Elle se tait sans même réagir par la suite…
 
Une jeune femme se redresse au beau milieu du rassemblement.
Elle est physiquement remarquable puisque sa tenue et ses formes ne laissent personne insensible dans l’assemblée.
Son visage est masqué tandis que sa Cloth beige épouse avec sensualité sa poitrine sur-volumineuse, sa taille de guêpe et ses cuisses musclées et robustes. Un court bustier grenat couvre très peu sa poitrine tandis qu’un short de la même couleur habille à peine ses fesses rebondies.
Elle marche en se déhanchant jusqu’aux pieds de sa déesse et soumet.
_ « Majesté, moi Baucis Alcide de la Biche de Cérynie, je conseille de réunir l’ensemble de nos hommes sur le port pour barrer l’entrée des Athéniens sur nos terres.
_ C’est une bonne idée Baucis, toutefois nous avons conduit au Sanctuaire la quasi-totalité de nos hommes. Il en reste à peine cent-cinquante en pleine forme à notre disposition.
_ Alors j’implore votre grandeur de me laisser en diriger une centaine pour accueillir les Athéniens et disperser la cinquantaine restante sur l’ensemble de la cité pour s’assurer de la sécurité du territoire… »
 
A la sortie de la chambre du parlement du Parthénos, Baucis vient trouver Juventas qui marche seule.
D’une tape dans le dos, elle demande d’un ton hypocrite : « J’espère que la confiance que m’accorde Notre Majesté ne te gêne en rien. Je sais que tu as toujours été son bras droit, je ne voudrais pas créer de tension entre nous. »
Sous son masque, Juventas a le visage crispé de fureur. Elle se contient néanmoins : « Il n’y en a pas Baucis, je sais que tu agis dans l’intérêt de ton peuple. Je te souhaite bon courage pour repousser nos envahisseurs. »
Baucis dont la chute de reins attire toutes les convoitises quitte alors le palais, laissant Juventas être rejointe par ¼dipe dont la voix vibre dans l’esprit de la veuve.
_ « Sacrée Baucis, elle ne perd pas une occasion de faire valoir ses qualités.
_ Et ses qualités sont certaines ¼dipe. Maintenant que mon époux n’est plus, je crains fort que notre divine Hébé ne privilégie pas nos relations amicales pour m’accorder le statut de Général. Elle a toujours été trop objective pour ça. Baucis a toutes les chances de devenir notre nouveau leader !
_ Pourtant tu as toujours été presque aussi forte qu’Iphiclès.
_ Mais en plus de la puissance, Iphiclès avait une vision stratégique de la guerre. Je ne vais désormais être plus que la garde du corps de notre déesse. Fini le rôle de général en second.
_ Tu ne sembles pas plus ennuyée que ça à cette idée.
_ En effet, j’ai une petite fille qui ne sait pas encore que son père ne rentrera pas de sa mission, j’ai perdu l’unique amour de ma vie et je crains pour l’avenir de mon peule. »
¼dipe, au physique ingrat, cherche à réconforter Juventas en l’entourant de son cosmos bienfaisant…
 
Derrière eux, le dernier des quatre Alcides encore vivants, le visage cuirassé sous son casque, cachant ses yeux par deux globes oculaires beiges et couvrant la totalité de son crâne en dressant au sommet de son front deux cornes acérées, Androgée du Taureau de Crète, est plus qu’inquiet lui aussi et le fait savoir à ses deux amis : « Moi aussi j’ai peur pour notre peuple. »
¼dipe et Juventas s’étonnent tous les deux de la réaction de celui qui a tué hier quatre Saints de bronze.
_ « Cela m’étonne de la part d’un proche de Baucis !
_ Comme ¼dipe, moi Juventas suis surprise. Il est vrai que tu as pour réputation d’être de toutes ses conquêtes celle qu’elle affectionne le plus. »
Seuls le nez et la bouche du fier Androgée sont visibles, mais il ne faut pas plus que son sourire pour deviner la beauté dont fait preuve l’Alcide : « Avant de penser à ma personne, je me soucis d’abord de notre citadelle et de notre déesse. C’est pour ça que je vais me joindre à Baucis lors de l’arrivée des navires athéniens. Mon aide lui sera utile j’en suis convaincu. »
Hébé clôt enfin le débat en refermant derrière elle les portes de ce sénat : « Qu’il en soit ainsi ! ¼dipe fera le tour de l’île en s’assurant que nos hommes sont en place et Juventas assurera ma protection. Que tout le monde soit sur le qui-vive ! »


A quelques kilomètres des côtes d’Yíaros, les navires athéniens, à proximité, ralentissent leurs courses en pleine mer Egée.
La suite de cette Guerre Sainte est imminente…
Last Edit: 21 June 2021 à 18h54 by Kodeni

Author Topic: Chapitre 18  (Read 6272 times)

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Offline Kodeni

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NEWS

Cette version du chapitre 18 est une version rééditée de la publication originale du 19 mars 2011.
Bonne relecture aux lecteurs les plus fidèles, et bonne découverte pour les nouveaux.