Chapitre 16

Chapitre 16

Un crépuscule de douleur annonce une longue nuit du 4 au 5 mars 1985.
L’obscurité accompagne le chagrin.
De nombreux cadavres s’amoncellent sur des buchés.
Ils sont transportés sur des chariots qui passent devant une multitude de corps meurtris éclairés par les torches sous les porches de leurs demeures. Spectateurs impuissants, les villageois assistent autour d’eux à des retrouvailles souvent difficiles pour des familles endeuillées.

L’atmosphère est lugubre sur l’ensemble du domaine sacré.
Les habitations pillées, les monuments détériorés, les cours empourprés de sang et les temples profanés sont ce qu’il reste du Sanctuaire.

Le vent se lève et amène un crachin qui soulage les plaies des soldats et nettoie les corps des innocents partout sur le domaine.
Y compris à l’ouest, dans le village de Paesco.

Là-bas, Apodis demeure immobile sur le seuil de sa maison, devenue une ruine.
Il y coulait encore des jours paisibles avec sa mère et son fils lorsqu’il est parti au matin.
Il est tétanisé par la funèbre découverte.
Les corps salis de sa famille gisent au milieu de la maisonnette entièrement dévastée.
Doucement, il vient poser une main à sa bouche.
Mais le contact de son épiderme sur ses lèvres déclenche un réflexe de renvoi qu’il ne peut retenir.
Il vomit, tant le malaise est atroce.
Sa poitrine toute entière se raidit.
Il se la cramponne comme pour empêcher ses organes de se rétracter.
Ses larmes gonflent ses joues.
L’oxygène ne vient que difficilement à ses poumons.
Malgré tout, il approche d’un pas tremblant.
Epouvanté après le décès dans d’horribles circonstances de Sperarus, son fils.
_ « Mon petit garçon… Mon petit garçon, balbutie-t-il… Qu’est-ce qu’ils ont fait à mon petit garçon… »
Morveux, bleui par l’affliction, catastrophé par la scène d’horreur qu’il imagine avoir eu lieu ici, il est incapable de reprendre son souffle.
Comme asphyxier, il chancelle jusque l’enfant en piétinant dans la mare de sang laissée par le corps de sa mère.
Il sort de la flaque d’hémoglobine le petit corps innocent écrasé face contre terre.
En voyant ses petits yeux blancs révulsés, sa petite bouche entrouverte qui n’expire plus, Apodis devient haletant.
Lorsqu’il relève légèrement la tête, il aperçoit devant lui le cadavre de sa mère.
Ses vêtements sont arrachés. Son corps battu. Sa silhouette désarticulée.
En une fraction de seconde, tous les scénarios d’horreur possibles traversent l’imagination d’Apodis.
Mêlée à l’angoisse du pire traitement réservé à ses proches, la souffrance déchire ses entrailles.
Alors, tandis qu’il serre fort Sperarus dans ses bras, il hurle de rage.
Si fort, qu’au dehors, ses hommes baissent la tête d’amertume.
Impuissants qu’ils sont. Et incapables de pouvoir comprendre la détresse de leur sergent.


Plus loin, dans le centre-est du Sanctuaire, au camp d’entraînement des femmes chevaliers, deux masques de femmes chevaliers sont posés sur les dalles d’un temple en ruine.
D’architecture grecque antique, les colonnes doriques du bâtiment sont entourées de fleurs.
Une torche est callée entre deux débris.
Dans la nébulosité de la nuit tombée, elle éclaire à peine deux corps entremêlés.
Les deux femmes, protégées de la pluie par une vieille corniche de plâtre fissurée, sont couchées l’une contre l’autre, couvertes d’une étoffe de laine.
Les deux guerrières se remémorent leurs classes faîtes ensemble.
Toutefois, celle aux cheveux verts, Shaina s’inquiète pour sa camarade brune, Geist : « Geist, nous avons grandi ici toutes les deux. Tu n’as aucun secret pour moi. Je te connais mieux que personne. Que tu viennes me trouver ainsi, en pleine nuit, après une telle bataille… »
Geist se défait délicatement du bras qui l’enserre contre Shaina.
Elle réajuste ses vêtements tout en observant à quel point Shaina est belle.
Rappelée de son exil par le Grand Pope afin de participer au complot incriminant les Hébéïens, Geist sait pertinemment qu’elle est condamnée à repartir sur son île maléfique, rebaptisée l’île du spectre par les autochtones Caribéens.
Alors, elle apporte à Shaina un semblant de vérité : « Shaina, je quitte le Sanctuaire. Bien qu’ayant défendu le domaine de toute mon âme avec mes hommes cet après-midi, le Grand Pope n’a pas jugé nos actes suffisants pour effacer notre comportement souvent violent lors des missions qui nous sont confiées. Je pars à nouveau Shaina. Et je ne sais pas quand je reviendrai. »
Shaina ne trouve pas les mots.
Juste avant de camoufler à nouveau leurs visages, elles s’échangent un langoureux baiser qui est, sans qu’elles le sachent, leur dernier…


Plus à l’est, Babel arrive au pas de course à la chaumière d’Agena, son amante.
Il y trouve Astérion, le mari de la défunte, debout à observer son cadavre sans même exprimer la moindre peine.
Babel ne sait que faire.
Surtout après leur dispute avant la Journée Sainte à propos de l’élue de leurs c½urs.
Il s’approche du Saint d’argent des Chiens de Chasse, et pose sa main sur son épaule : « Je suis désolé mon ami. »
Astérion fixe l’annulaire gauche de son épouse. Il reste sur ce doigt une marque circulaire blanche sur sa peau brunie puisqu’elle avait retiré son alliance avant le drame.
Babel continue : « J’ai déjà demandé à Gigas, notre général en chef, d’être incorporé dans les légions qui vont partir pour l’île d’Yíaros afin d’assurer la riposte contre Hébé. »
Astérion sourit : « Et c’est en m’annonçant ça que je suis censé te pardonner d’avoir charmé ma femme ? »
Babel essaie d’approcher en passant timidement ses mains devant lui.
_ « Astérion… Je… Crois-moi… Nous n’avons jamais voulu te faire le moindre mal. Nous nous aimions et nous…
_ Tais-toi ! Tu me dégoutes. Les Hébéïens m’ont vengé en lui prenant la vie. Si je souffre de me l’être faite voler, toi tu souffriras de ne pas avoir su la protéger. »
Babel sert son poing devant le visage d’Astérion qui affiche une grande arrogance.
_ « Comment oses-tu ? Il s’agit de ton épouse !
_ Non, c’est une traînée qui n’a pas su être fidèle à son mari et qui a profité des campagnes que je menais à l’extérieur pour se faire courtiser par un frère d’arme ! Un lâche qui préférait émettre des doutes sur notre Pope bien-aimé ! Aujourd’hui elle est punie pour sa trahison et toi tu te rabaisses à ton maître en constatant ton erreur. J’ai obtenu réparation en trouvant son cadavre et en sachant que désormais tu vas te vouer corps et âme à notre majesté pour expier les soupçons que tu avais à propos de lui. »
Babel baisse les yeux. Honteux face à ce qu’il pense être la vérité.
Astérion conclut : « Emporte son corps, je n’ai pas de cérémonie funèbre à célébrer pour des gens faibles comme elle. »
Babel ne dit donc rien.
Il vient ramasser sa belle transpercée en pleine poitrine par une dague et essaie de retenir ses larmes devant Astérion…


Pendant ce temps, à l’ouest, dans le village de Paesco, un immense amoncèlement de bois sec et de paille a été dressé.
Dessus, les villageois déposent, non sans peine, les membres de leurs familles victimes de la bataille, après les avoir lavés et habillés.

Parmi eux, Apodis y couche Mujakis, sa mère à qui il caresse encore affectueusement les cheveux.
Puis, vient le tour de son fils, à qui il a bien du mal à dire adieu.
C’est Aiolia, le bras droit bandé après avoir été fracturé lors du combat contre Enée, qui vient l’aider à se relever en le soutenant avec son bras gauche.
Vêtu d’un pantalon bleu délavé et d’un maillot marron, préférant passer inaperçu le plus possible, lui qui est encore vu par beaucoup comme le frère du renégat Aiolos, il est venu au chevet de ses camarades de l’ouest où vit Marin : « Allons Apodis, il faut les laisser maintenant. »
Apodis pince ses lèvres, pour ne pas éclater à nouveau en sanglot.
Il dépose un sacre, monnaie du Sanctuaire, sur chaque ½il des siens : « A toi le passeur, accepte les âmes des membres de la famille d’Apodis Saint de bronze de l’Oiseau de Paradis. Conduis-les auprès de ma défunte compagne Netsuai. »
Aiolia le fait descendre du bûcher avant qu’il ne s’embrase totalement.
Ils viennent se poser à côté de la Pandora Box d’Apodis, dans laquelle sa Cloth se régénère après les violents chocs subis lors des affrontements de la journée.
Malgré sa vue troublée par un flot de larmes, Apodis ne lâche pas un instant des yeux Mujakis et Sperarus, jusqu’à ce que le brasier soit si haut qu’il cache leurs corps.

Les prêtres et les prêtresses du Sanctuaire, ayant leurs temples sur la route reliant la douzième maison du Zodiaque et le palais papal, sont descendus dans les villages répandre les douces paroles qui accompagnent les familles des défunts.
Le Grand Pope en personne, a présidé le rituel dans la grande ville d’Honkios, lieu de regroupement des deux armées cet après-midi. Puis il a assuré les obsèques des Saints dans le cimetière des chevaliers, adjacent à la première maison du Zodiaque.

Apodis écoute d’un air solennel le prêtre qui préside la cérémonie de Paesco.
Pourtant, son esprit paraît déjà ailleurs tant son regard devient peu à peu vide.

Au milieu de la foule, Naïra Saint de bronze de la Colombe avance jusqu’à Aiolia qui lui a sauvé la vie à proximité de la maison du Bélier.
Elle vient le chercher par le bras, une fois qu’elle a présenté ses condoléances à Apodis. Aiolia quitte son ami, après lui avoir laissé une tape chaleureuse sur l’épaule.

Au loin, il aperçoit Marin accompagnée de Seiya.
Ils viennent tous les deux assister aux obsèques.
Marin porte encore sur son corps les marques des combats menés, tandis que sur la peau de Seiya il est encore possible de respirer le parfum de Filia avec laquelle il a passé la journée dans une réserve marchande d’Honkios sans prêter attention au brouhaha résultant des combats de dehors.
Marin remarque Aiolia tenu par le bras par Naïra, elle tourne aussitôt la tête pour marquer son indifférence.

Près du bucher, la tête encapuchonnée dans sa cape, accompagnant l’épouse et les enfants de son défunt camarade Mensa, Circinus est angoissé.
Ils reviennent des obsèques de Mensa, ainsi que de celles des autres Saints, au cimetière des chevaliers.
Le Saint du Compas choisit le moment où la foule se retire peu à peu vers ses habitations pour retrouver Apodis.
A sa surprise, le Saint de l’Oiseau de Paradis endosse l’urne de son armure : « Apodis ! Que fais-tu ? Pourquoi endosses-tu ta Pandora Box ? »
Essuyant ses dernières larmes d’un revers de main, Apodis arbore un visage fermé.
_ « Je n’ai plus rien à faire ici. J’ai fait part à Misty de ma volonté de gagner la place principale dans la ville d’Honkios avec mes hommes. Le Grand Pope y réunit tous les Saints volontaires pour escorter nos premières troupes sur l’île d’Yíaros, afin de riposter contre les Hébéïens.
_ Tu es à peine remis de tes blessures, c’est du suicide. »
Apodis masque ses yeux embués de chagrin par une grimace haineuse.
_ « Et qu’ai-je donc à perdre à présent que toute ma famille est morte ?
_ Tu as tout à gagner Apodis, crois-moi… »
Le vieux Saint du Compas fait pivoter sa tête et ses cheveux océans de droite à gauche et de gauche à droite pour veiller à ce que personne ne l’écoute. Il atténue le son de sa voix et poursuit.
_ « … J’ai découvert la vérité pendant les drames de la Journée Sainte. Notre véritable ennemi n’est pas celui que tu t’imagines.
_ Pff… La mort de notre camarade Mensa t’a fait perdre la tête Circinus. Je sais qu’il était comme ton frère…
_ Tu n’y es pas ! J’étais là, dans ta maison au moment où ça s’est produit… »
Apodis est saisi par les propos du Saint de bronze.
Tandis qu’il fronce ses sourcils, il écoute la suite attentivement.
_ « C’est un homme du Sanctuaire qui a tué Mensa. Mensa est intervenu dans ta demeure pour sauver ta famille. Il a tout donné pour les venger mais il était trop tard. Dès le départ, le déclenchement des hostilités m’a semblé étrange. J’ai suivi les traces de sang qui fuyaient ta maison et j’ai trouvé un homme du Sanctuaire. C’était un coup monté Apo… »
Apodis dresse d’un geste autoritaire son index devant la bouche de Circinus. Il lui coupe la parole et lui ordonne de se taire.
_ « Je n’accepterai pas un mot de plus Circinus ! Tu as perdu la raison ! J’étais là, j’ai vu les Hébéïens tuer les nôtres ! Ils ont tenté d’approcher Athéna par la force et de tuer notre Pope !
_ Ils n’ont fait que se défendre… »
Apodis le bouscule : « Tais-toi ! Comment peux-tu les excuser d’un tel acte ?! »
Le ton monte entre les deux hommes, les personnes aux alentours se rapprochent et observent la scène.
_ « Tu le disais toi-même Apodis ! Il y a encore quelques mois ! Les actions du Pope dans ce monde ne sont pas légitimes ! Il y a un malaise dans tout ça… »
Apodis baisse la tête, sa respiration s’accélère et son visage se crispe de colère : « Tu mens ! Tu mens Circinus ! Tu mens car tu n’as pas été à la hauteur ! Tu n’as pas su protéger ma famille ! Cette zone était sous ta surveillance et tu les as laissés faire. Mensa est mort, ma mère et mon fils aussi car tu n’as pas eu le cran de te battre ! »
Circinus est interdit par la réaction du jeune Apodis qui poursuit ses insinuations : « De tous les combattants que j’ai croisés après la bataille, tu es le seul à ne porter aucune marque ! Aucune blessure sur ton corps ! Aucune goutte de sang ennemi sur tes vêtements ! Toi, un des vétérans du Sanctuaire, tu as préféré prendre la fuite et inventer un mensonge pour ne pas être couvert de honte ! »
L’assistance fixe Circinus.
Même ses hommes échangent un regard circonspect. Certains doutent de la sincérité du Saint de bronze du Compas.
Ils se remémorent à quel point le chevalier était hostile à l’idée de riposter contre l’armée d’Hébé.
Le malheureux accusé se défend du mieux qu’il peut : « C’est faux ! J’ai tout donné lors de cette bataille tout en cherchant à comprendre pourquoi des alliés pouvaient bien nous trahir ! J’aurais donné ma vie contre celle de Mensa et de tous les villageois si j’avais pu ! »
Les yeux rouges d’Apodis sortent de leurs orbites tant la colère prend le contrôle de son corps et de sa raison : « Et c’est comme ça que tu le prouves ? Regarde autour de toi, c’est un véritable charnier ici ! Tu n’es qu’un faible doublé d’un menteur ! »
La majorité des gardes et des villageois, motivée par la colère et la vengeance, soutient Apodis.
Les autres, plus inquiets de la tournure des évènements, prennent du recul.
Blessé dans son amour propre, Circinus baisse le ton avant de perdre les nerfs crescendo.
_ « C’est vrai, tu as raison. Je suis un pauvre misérable. Je n’ai jamais été aussi intelligent que toi. On n’a jamais comparé mes hommes et moi-même à Achille et ses mirmidons comme c’est le cas pour toi. Toi tu as toujours été au sommet sans le moindre effort. Regarde comme tu es beau et fier ! Toi l’élève du vénérable Orphée de la Lyre ! Resplendissant lorsque tu portes ta Cloth de l’Oiseau de Paradis. Elle pourra être couverte de sang d’innocents qu’elle restera magnifique aux yeux de tous !
_ Où tu veux en venir ?
_ A une époque tu doutais des intentions du Pope. Aujourd’hui que la guerre te touche directement, il fait de grands discours, manipule la réalité et pour toi c’est le sauveur du Sanctuaire. Tu vas partir en croisade contre des innocents pour venger une guerre qu’il a orchestrée ! Tu ne vaux pas mieux que lui. »
Ces déclarations soulèvent un tollé général.
Apodis, croyant désormais aveuglement en la politique du Pope, et également vexé par la vérité assénée par Circinus, se met en position de combat.
Ses muscles sont gonflés de rage et ses yeux quasiment révulsés : « Tiens-toi prêt ! En position de combat ! »
Circinus baisse les bras : « Je ne me battrais pas contre toi. Ton esprit est déjà corrompu. »
S’en est trop pour Apodis.
Endeuillé, il est maintenant insulté sur la place publique.
Sans prendre le temps de la réflexion, guidé par son amertume, encouragé par les Athéniens avides de revanche, Apodis jette alors sa plus puissante technique contre son ami : « Frantic Fury ! »
Il dégage tout son cosmos et toute sa violence dans sa Fureur Frénétique.
Un seul coup, passant au travers de Circinus, fait voler en éclat sa Cloth qui était camouflée sous sa cape.
Le voile de tissu flotte désormais en lambeau dans les airs, accompagnant les débris de sa Cloth.
Circinus retombe sur le dos, les os brisés par le heurt, les vaisseaux sanguins éclatés.
Agonisant sous les regards dédaigneux de ses semblables, seul contre tous, le vétéran murmure avant de succomber : « Apodis… Un jour tu comprendras… »
Apodis, lui, demeure le visage haineux.
Il fait le tour de la foule qui retient son souffle.
Les spectateurs sont suspendus à ses lèvres.
Alors il clame : « Circinus salissait l’image de notre Grand Pope et d’Athéna en adressant des propos diffamants. Qu’il serve d’exemple à tous ceux qui s’abaissent à tenir ce genre de discours outranciers. »
Il pointe du doigt un des hommes de Circinus : « Toi ! Que son corps soit trainé à cheval dans tout le domaine sacré et qu’il soit balancé hors de nos murailles où il pourrira comme le méritent les renégats ! »
D’une nature chaleureuse et agréable, Apodis affiche sans l’ombre d’un remord l’autre facette de sa personnalité, celle de la fureur.
En retrait, les rares fidèles de Circinus s’effacent.
Tandis que ceux ayant préféré suivre l’engeance d’Apodis accompagnent le soldat soumit à ses ordres.


Loin de tout ce remue-ménage, dans la quatrième maison du zodiaque, Masque de Mort s’engouffre dans les caves de son palais.
Il porte, par-dessus son pantalon, une large robe en coton pour ne pas souffrir du frottement du tissu sur ses hématomes. Son torse est bandé suite aux blessures infligées par ¼dipe mais surtout par Hébé.
Il titube et semble fiévreux.
Il tient dans ses mains un plateau, ainsi que quelques feuilles de son journal intime qu’il délivre à sa captive à chaque repas.
Cela fait plus d’un mois et demi que la prêtresse d’Athéna a été violée par Saga puis faite prisonnière par le Cancer.
Lilith, comme il la surnomme, attend son repas dans sa geôle sombre et froide, nue en compagnie de cadavres en décomposition et de rats.
Lorsqu’il ouvre la lourde porte de béton, l’Italien la retrouve accroupie, le teint blafard, le corps sale et les yeux cernés.
Il dépose le plateau repas sur lequel elle trouve en plus des quelques extraits du recueil, un bol de bouillon, un morceau de pain sec et une bougie.
Une fois le plateau posé face à elle, elle se saisit en premier du papier sur lequel est reporté le récit de l’enfance du Saint d’or.
Deathmask en est même surpris.
Au moment de se redresser, le mouvement est si rapide que sa tête tourne.
Il s’écroule en arrière et perd connaissance.
La prisonnière le remarque affaibli.
Puis observe la porte de sa cellule qui est restée ouverte…


Dans la chambre du Pope, Saga retrouve son siège orné d’or après avoir prononcé en ville l’éloge funèbre des victimes de la Journée Sainte.
Congratulé par la foule pour avoir remercié les soldats qui ont veillés à la protection du peuple ainsi que les habitants qui ont priés Athéna quand tout semblait perdu, son nom fut scandé lorsqu’il a affirmé sa volonté d’envoyer dès maintenant des troupes en terre hébéïenne.

Néanmoins, loin des vivats, il se montre à présent colérique envers son général.
_ « Gigas d’après les rapports de nos messagers, trop de mercenaires ont failli être découverts lors du déclenchement des hostilités.
_ Oui votre majesté, j’en suis conscient. Vous serez toutefois ravis de savoir que cela ne s’est pas ébruité puisque nous avons exécuté les témoins de ces incidents.
_ Maintenant que tout le peuple est convaincu de ma bonne foi et que tous les Saints présents en Grèce se sont ralliés à moi, nous n’avons plus besoin de ces mercenaires de seconde zone.
_ Comme convenu j’en ai fait emprisonner, comme le géant Jaki. J’ai fait cela pour le punir de s’être fait découvert, plus personne n’entendra parler de lui maintenant. Quant aux Caraïb Ghost Saints, ils repartent pour l’île du spectre dans la nuit. Les garder en vie dans cette ancienne annexe du Sanctuaire est plus judicieux, ils peuvent toujours nous être utiles à l’avenir. Guilty est déjà en bateau pour la Crète, où un navire le conduira du Port du Destin jusqu’à l’île de la Mort. Je lui ai rappelé à quel point la formation du Saint de bronze du Phénix est primordiale. Spartan subit des soins. Il est entre la vie et la mort. J’ai déjà demandé à Saül de lui refaire son armure. Je suis persuadé qu’il sera bientôt sur pied, il est le meilleur de nos mercenaires. Enfin, je garde le chevalier des flammes à mes côtés pour ma garde personnelle. Tous les autres ont déjà été exécutés dans le plus grand secret.
_ C’est parfait. Je vais de ce pas dans mes appartements pour méditer. Réunis les Saints qui gagnent la place principale. Nos navires de guerre les attendent déjà au Port du Destin, j’ai fait envoyer des messagers en Crète pour prévenir nos navigateurs. Les Saints d’or du Taureau et du Capricorne mèneront l’armée. J’ai fait rappeler des Saints de bronze de leurs camps d’entraînement. Ils arriveront plus tard sur Yíaros. Il s’agit d’Anikeï Saint de Cassiopée qui nous vient de l’île d’Andromède, Taishi du Toucan d’Oran en Algérie, Lena de la Boussole et Carina de la Carène du Navire de Sibérie Orientale.
_ Bien majesté. Et pour mon information, puis-je savoir de combien d’hommes va être composée cette légion ?
_ J’ai demandé à Phaéton, ton second, de réunir deux-cents soldats.
_ Deux-cents ! Seigneur, avec tout le respect que je vous dois, vous envoyez chez Hébé la quasi-totalité de ce qu’il reste de nos hommes encore valides. Ne craignez-vous pas pour la défense de nos murailles ?
_ Comme tu l’as dit toi-même, il nous reste des mercenaires. Avec cela nous disposons de la quasi-totalité de nos Saints d’argent, sans oublier que Camus du Verseau est rentré au domaine sacré. D’autres Saints de bronze vont être nommés sergents, pour veiller à la défense du domaine et pour enrayer la perte des chevaliers morts cet après-midi. J’ai demandé à Phaéton de convoquer les lieutenants et de réétudier les dispositions de chacun.
_ Ô Votre Grandeur, vous êtes un génie. »


Au même moment, Aiolia accompagne Naïra jusqu’à la place principale de la ville d’Honkios.
_ « Alors tu as accepté de partir pour Yíaros ? »
Aiolia lui sourit chaleureusement pour dissimuler son chagrin.
Marin lui a paru si froide lorsqu’il est venu à son secours, contrairement à Naïra, qui n’a de cesse de se montrer reconnaissante.
_ « Oui, je pars en mission cette nuit. J’ai une revanche à prendre. Si vous n’aviez pas été là, je serais morte à l’heure qu’il ait. Je souhaite vous ramener la victoire pour honorer votre personne. »

A l’orée de la ville, Naïra tient toujours par le bras gauche son sauveur et le dirige vers une étable en ruine, couverte de verdure.
Aiolia suit la Nord-coréenne aux cheveux couleur feu descendant jusqu’à ses jambes.
Ils s’abritent à l’intérieur de l’espace couvert, bien que le toit soit abîmé depuis des années.
Au beau milieu de cette ferme abandonnée, elle dépose sa Pandora Box et défait son court bustier aux teintes crème, affichant sans complexe sa petite poitrine aux seins fermes et rebondis.
Ses hanches fines s’agitent afin de retirer le court short moulant et le sous-vêtement qui couvre son intimité.
Elle s’accroupit pour défaire les ballerines qui chaussent ses pieds et se présente, droite, le visage dissimulé sous son masque blanc et noir.
_ « Naïra je… »
Le Saint de la Colombe le coupe : « S’il vous plait Aiolia, je sais qu’une autre femme chevalier est dans votre c½ur. Peut-être l’aimerez-vous toujours malgré votre rupture ? Ce dont je suis certaine de mon côté, c’est qu’il n’a pas fallu attendre que vous soyez mon héros pour que je sois charmé par vous. Vous m’êtes apparu comme une évidence durant votre investissement héroïque lors de la Guerre Sainte contre Eris. Et s’il faut attendre des années pour que vous me donniez votre c½ur, alors j’attendrai le temps qu’il faut. Mais ce soir je pars pour une longue mission et, si je ne gagne pas votre personne, j’aimerai au moins sentir contre moi la chaleur de votre corps. »
Ses doigts aux longs ongles magnifiquement entretenus se posent sur son masque qu’elle retire et abandonne sur ses vêtements.
Lorsqu’elle lève ses yeux azur en direction du Grec, celui-ci reste subjugué par sa beauté.
Deux petites mèches descendent jusqu’au nez ravissant de la resplendissante Saint de bronze et ajoute à ce tableau magnifique une élégance contre laquelle aucun homme ne veut résister.
Sa bouche large et ses fines lèvres sourient timidement tandis qu’elle approche du Lion d’or.
Elle lui dépose un baiser sur la bouche sans qu’il ne réagisse, restant de marbre, luttant dans son c½ur pour ne pas céder à la tentation.
Pourtant Naïra a raison, son histoire avec le Saint d’argent est vouée à l’échec comme Marin l’a elle-même concédé.
Partagé par la gêne de ne pas avoir remarqué sa présence lors de la Guerre Sainte contre Eris un an plus tôt et par le désir qu’elle attise en cet instant en lui, il se laisse finalement convaincre.
Il ôte son maillot marron et caresse avec ses doigts gauches le visage de sa douce conquête.
Il le ramène jusqu’au sien pour lui offrir un long et sensuel baiser tandis qu’avec son bras encore valide il descend dans le creux du dos avant de contourner la taille de la douce asiatique.
Elle ferme ses yeux pour dessiner sur son visage une allure sereine et agréable…


Durant ce temps, dans la huitième maison du zodiaque, Milo est sur le flanc de sa demeure à proximité du passage secret reliant les demeures des Saints.
Torse nu, il fixe le ciel noir duquel le crachin a cessé : « La pluie a fini de tomber. Le sol est enfin lavé du sang des victimes de la Journée Sainte. »


Le son de sa voix parvient à un homme qui arrive par le chemin étroit.
Un courant d’air glacial accompagne Camus dont les pas résonnent sur les dalles : « Comme je perçois énormément de chagrin dans ces braves paroles. »
Il apparaît enfin, le diadème de sa Cloth dans les mains, s’inclinant en guise de respect pour son pair.
_ « Camus… Mon ami… Il s’agit là des paroles d’un homme au c½ur brisé.
_ Je comprends, je suis passé à Bifolco, le village d’Inakis et de ses amies avant de rentrer dans mon palais. J’ai appris le drame. Je suis sincèrement désolé mon ami. »
Milo contient ses larmes tandis que Camus vient le serrer dans ses bras.
Milo essaie d’étouffer son chagrin.
_ « Comme c’est dur de la perdre. Elle est morte par ma faute. Je n’avais plus qu’elle ici. Je jure d’attendre la mort pour la retrouver…
_ Chut… Ça va aller mon frère, je suis de retour désormais. Ça ira. »
Presque aussi grands l’un que l’autre, un centimètre manquant à Camus pour égaler le mètre-quatre-vingt-cinq de Milo, ils se fixent dans le blanc des yeux un long moment jusqu’à ce que Camus dépose ses lèvres de cristal sur le front de son compagnon de toujours.
_ « Il me faut me présenter au Grand Pope désormais, je dois à mon tour lui faire le rapport de mon voyage en Sibérie et lui faire état de mon affrontement avec un Alcide.
_ J’ai observé ton duel. Tu t’es très bien battu. »
Le Français sert le poing : « Pas assez hélas ! Sans quoi il aurait perdu la vie ! »
Ils s’échangent tous les deux un sourire complice, soulageant l’espace d’une seconde la tristesse du Scorpion, avant que Camus ne parte pour la chambre du Pope.


Plus bas, dans la ville d’Honkios, de nombreux soldats sont déjà regroupés sur la place principale de la ville.
Il s’agit là du lieu où se tient habituellement le grand marché du Sanctuaire, aux pieds de la montée des marches des douze maisons du zodiaque.
Les guerriers sont venus accompagnés de leurs familles et amis, pour ceux qui en ont encore, venus les saluer.

Des Saints de bronze comme Apodis et Naïra sont déjà présents, ainsi que Philémon Saint de bronze du Lièvre.
Ce Grec de petite taille a les cheveux bruns hirsutes, le teint brunit par le soleil et est marqué par une longue cicatrice, partant de son front et finissant sur sa joue en passant par son ½il gauche. Il a l’allure d’un joyeux garçon qui aime croquer la vie à pleine dent. Ses épais sourcils ne sont pas suffisants pour dissimuler ses grands yeux bleus desquels s’affiche une profonde amitié envers un des Saints d’argent déjà présent, Yakamoz de la Grue.
Cette dernière, le visage dissimulé sous un masque, fixe intensément Apodis qu’elle semble reconnaître.
Elle s’approche de lui, suivie de Philémon et lui tend la main : « Bonjour Saint de bronze de l’Oiseau de Paradis, je suis Yakamoz Saint d’argent de la Grue. Je tenais à saluer le disciple d’Orphée de la Lyre qui était un ami. »
Apodis la dévisage froidement puis lui serre la main en déclarant sèchement : « Je suis ravi de faire votre connaissance Yakamoz. »
Yakamoz vit dans les villages du sud tout comme Philémon.
Ils ont été de grands acteurs de la victoire contre les Hébéïens durant la journée.
Pourtant, la fixation de Yakamoz envers Apodis semble être plus qu’une marque de respect envers son ami Orphée.
Il faut dire que même avec une mine triste et fatiguée, Apodis est un des hommes les plus désirés du Sanctuaire.

Docrates se joint au comité, il porte un pantalon et un maillot à manches longues noirs et moulants.
Il semble bien triste lorsqu’il pose sa main dans le dos de son ami Apodis : « J’ai appris pour ta mère et ton fils. Je suis de tout c½ur avec toi. »
Apodis, inhabituellement froid, répond avec détachement : « Ce qui compte désormais c’est de mener à bien notre mission. Tu es des nôtres cette fois encore n’est-ce pas ? »
Docrates fait grise mine : « Je n’ai pas la chance d’avoir comme vous une armure qui se régénère dans son urne. La mienne a volé en lambeau lors de notre combat contre l’Alcide de l’Hydre de Lerne. Saül le forgeron en a pour un moment à la réparer… »

Plus loin, alors que d’autres groupes comme celui-ci se forment, Phaéton, Commandant des armées, attend sur les marches de la montée des douze maisons.
Ptolémy, le visage toujours camouflé sous un masque de fer et une épaisse soutane, vient déposer son urne devant le second de Gigas : « Mon armure n’est pas encore réparée, elle va devoir se reposer longtemps mais je suis quand même du voyage. Le Grand Pope tient personnellement à ce que je lui fasse mes rapports. »
Phaéton prend un air supérieur : « Fidèle à ta réputation Saint d’argent de la Flèche, tu longeras les murs et resteras à l’affût du moindre complot.
_ J’ai aussi une revanche à prendre sur cet Alcide des Oiseaux du Lac Stymphale, ce fameux ¼dipe ! Mon corps est encore bandé et pansé à cause des lésions qu’il m’a infligées. Mon armure, elle, porte encore les fissures créées par son arcane. »

Des prêtres et prêtresses viennent compléter cette assemblée présidée par Gigas qui descend lentement une marche après l’autre : « Saints, soldats, membres du clergé ! »
Le brouhaha se tait immédiatement, les habitants qui observent le rassemblement font de même.
Gigas arrive à côté de Phaéton qui s’agenouille.
Il emboite le pas à l’ensemble des observateurs de la scène.
_ « Vous voici réunis pour mener à bien la sentence de notre majestueuse Athéna. Horrifiée par la sanguinaire rébellion de sa s½ur Hébé, notre déité a demandé à notre seigneur le Grand Pope de corriger ces réincarnations du mal que sont les Hébéïens. Nous avons réuni deux-cent-hommes… »
La foule acclame les deux-cent nommés.
_ « … que guideront nos Saints de bronze Naïra de la Colombe, Philémon du Lièvre et Apodis de l’Oiseau de Paradis ! »
Le peuple scande leurs noms et plus particulièrement celui d’Apodis qui est entouré de ses soldats.
_ « … Ils suivront les directives des Saints d’argent Babel du Centaure, Yakamoz de la Grue et Ptolémy de la Flèche… »
Le public congratule à nouveau les trois chevaliers avant d’entrer dans une frénésie totale en voyant deux Saints d’or sortir de la demeure du Bélier et s’approcher de Gigas.
_ « … Les plans d’actions seront menés par deux Saints d’or qui ont risqués leurs vies aujourd’hui, Aldebaran du Taureau et Shura du Capricorne ! »
Les spectateurs sont en extases. Aldebaran et Shura, revanchards tous les deux, descendent les marches, vêtus de leurs Cloth déjà revitalisées, casques sous le bras.
Leurs visages portent encore les marques de leur affrontement contre Iphiclès.
Leurs armures d’or, elles, bénéficient d’une capacité de régénération bien plus rapide.
Gigas gonflent à bloc le moral des habitants ainsi que celui des guerriers, soldats comme Saint en criant : « Athéniens, guerriers, allons rendre la justice pour la paix sur cette terre ! »
D’une seule voix, le Sanctuaire crie : « Pour Athéna ! »
Gigas poursuit le dialogue du peuple qui poursuit.
_ « Comme contre Arès !
_ Pour Athéna !
_ Comme contre les Titans !
_ Pour Athéna !
_ Comme contre Eris !
_ Pour Athéna !
_ Comme contre les dieux Egyptiens !
_ Pour Athéna !
_ Comme contre Shiva !
_ Pour Athéna ! »
Le peuple, embrigadé par son engeance, oublie l’espace d’un instant son chagrin, tout comme Apodis qui a répondu avec les autres, plein de conviction.

Les Saints d’argent, sous l’impulsion des Saints d’or, divisent la légion en groupe de vingt en leur servant des vêtements de civils qui se portent dans l’Athènes modernes.

Les Saints ont droit à d’épaisses couvertures afin de cacher les urnes de leurs Cloths en plus du sac dont ils disposent déjà pour porter leurs frusques.
Les soldats, eux, dissimulent leurs armes.

Yakamoz apprend à Apodis : « Je me joins à ton groupe, nous allons nous disperser dans Athènes pour passer inaperçu en gagnant le port. Une fois là-bas, tout le monde montera à bord des ferries du matin qui circulent continuellement entre Athènes et Iraklion en Crète. Notre tenue civile nous permettra de ne pas nous faire remarquer des Grecs ou des touristes. Une fois à Iraklion, nous traverserons les montagnes infranchissables où nous serons libres de pouvoir dévoiler notre identité. Car là-bas plus personne ne sera en mesure de nous gêner pour atteindre le Port du Destin, dernier point de ralliement de nos deux-cent soldats. Enfin, nous embarquerons sur nos navires de guerres qui vogueront jusqu’à Yíaros. »
Apodis comprend l’importance que lui accorde Yakamoz. Il lui demande d’un air séducteur : « Si j’ai bien compris, tu seras en civil et j’aurai l’opportunité de voir ton visage. »
Yakamoz rétorque : « Je porterai un voile pour ne pas m’obliger à retirer mon masque. Si tu tiens tant que ça à voir à quoi je ressemble, il existe bien d’autres moyens. »
Apodis, bien différent depuis le décès des siens, affiche un sourire intéressé après une telle répartie.


Le petit matin du 5 mars 1985 arrive, le soleil se lève.
Dans le silence le plus complet, les balustrades des murailles du sud voient sortir les derniers soldats parmi les deux-cents accompagnant les Saints, tous affublés de tenues contemporaines.

Au port d’Athènes, au milieu des marchands et des premiers touristes debout, ou des derniers qui ne sont pas encore couchés, les premiers groupes de soldats, avec en tête Apodis, son caporal Pullo et leurs hommes, pénètrent incognito dans le port.
Ils embarquent sur un des ferries qui les conduira en Crète.
A bord du premier bateau, Apodis marche sur le pont, il est songeur.
Habituellement si cordial, il ne prend même pas la peine de répondre aux gens qui le saluent.
Observant les vagues se fracasser contre la coque, les larmes aux yeux, il laisse le vent lui filer dans les cheveux.
Il murmure avec tristesse : « Netsuai, mon amour, je suis désolé, je n’ai pas su tenir ma promesse, j’ai failli auprès de Sperarus et de ma mère. Si depuis cette nuit mon c½ur a été changé en pierre, soit assuré qu’il est mort en rendant son dernier frisson pour toi... Le confort de l’amour des miens m’a trop attendri. C’est ma faiblesse qui n’a pas su protéger notre fils. Aujourd’hui, j’ai une occasion de me rattraper. Mais pour cela, je dois redevenir l’homme fier que j’étais avant que je ne t’ouvre mon c½ur… Sans remords ni états d’âme… Pour y parvenir, je vais devoir m’affranchir des considérations qui me font passer pour un époux et un père aimant. Je te prie d’avance de pardonner le monstre insensible qu’il me faut devenir… »
D’un revers de la main, il sèche ses pleurs et adopte une mine renfrognée : « Hébéïens, dans quelques heures vous allez connaître le châtiment d’Athéna et soyez assurés que je serai votre bourreau ! »
Une main douce se pose sur son épaule et le sort de ses idées de vengeance.
Apodis reconnaît Yakamoz.
_ « Dis-moi Saint d’argent de la Grue, ton prénom, Yakamoz, a-t-il une signification particulière ?
_ Dans le pays d’où je viens, la Turquie, cela signifie reflet de la lune. »
Apodis, envouté par l’intonation délicate de la Turque, se retourne et la fixe.
_ « C’est un bien joli nom, en est-il de même pour sa propriétaire ?
_ Je te laisse le soin de le deviner. »
D’un hochement de tête, Apodis indique la direction des ponts inférieurs : « Aide-moi à le découvrir… »
Il lui prend la main et emprunte le chemin dont l’accès est pourtant proscrit.

La demoiselle aux cheveux couleur or se montre docile et le suit jusqu’au niveau où sont stationnés les automobiles des voyageurs.
Sans même dire quoi que ce soit, Apodis couche son officier supérieur contre le capot d’un véhicule automobile et défait le voile qui couvre son crâne et son masque.
Avec exaltation, il défait leurs vêtements puis pose sans élégance sa main sur le masque de Yakamoz.
Elle se laisse mettre à nue, au propre comme au figuré, le dos couché sur le métal froid de la voiture.
Apodis découvre les beaux yeux bleus, en amandes, de la blonde coiffée d’une longue queue de cheval. S’il était né deux-cents-quarante-deux ans plus tôt, hormis les deux points symboliques du peuple de Mu sur le front, il aurait pu jurer entre mille voir Yuzuhira, la camarade de Tenma de Pégase…

Sur un autre ferry, derrière celui d’Apodis, assis sur sa Pandora Box à se morfondre, Babel fixe l’horizon.
Il sait que l’île d’Yíaros se situe entre Athènes et la Crète, il devine qu’à cet instant il passe non loin de l’île où il va livrer de nouveaux combats.
Il fixe la chaîne avec la bague de fiançailles qu’il a offerte à Agena le matin du drame.
Il revit l’instant où il a repris le bijou, juste avant que sa bienaimée soit déposée sur le bûcher au milieu d’autres Athéniens.
Il la lance dans la mer Egée et fait une promesse : « Agena, je te vengerai en suivant la voix du Grand Pope. J’irai pourchasser nos ennemis en enfers s’il le faut ! Mais leurs crimes ne resteront pas impunis. Jusqu’à la fin de mes jours, pour Athéna et pour toi, je traquerai tous les rebelles envers notre Sanctuaire. Je te le jure sur notre déesse… »


Pendant ce temps, sur l’île d’Yíaros, Juventas s’engouffre dans le Parthénos, le temple d’Hébé.
Elle court à vive allure en direction du sénat où se réunissent ses frères d’arme et les prêtres.
Ses pas résonnent sur le marbre brillant des couloirs du temple, illuminés par des torches.
L’Alcide des Juments de Diomède revit dans son esprit le dernier message laissé par le cosmos d’Iphiclès au Sanctuaire avant sa mort : « Ma belle, ce dernier soupire t’est destiné. Ne m’en veux pas, j’ai combattu jusqu’au bout, gardant à l’esprit ton amour et les éclats de rires de notre petite fille. Bats-toi pour elle, pour vous, pour nos rêves. Je t’aime mon amour… »

Sans même frapper, elle ouvre les massives portes en chênes et pénètre dans cet amphithéâtre où elle s’agenouille à côté de sa déesse, posée sur un trône au centre de l’assemblée.
Elle ôte son heaume et attend qu’Hébé prenne la parole.

La Déesse de la Jeunesse entend encore vibrer dans son âme le message rempli de culpabilité que lui a adressé Iphiclès avant de succomber aux Roses Sanguinaires d’Aphrodite : « Majesté Hébé, voici mes dernières pensées. Je pars avec la déception de n’avoir pu mener ma mission à bien. Je vous prie pourtant de croire que j’ai résisté de toutes mes forces et ai brûlé mon cosmos à son paroxysme. Je meurs donc avec un sentiment d’inachevé, veuillez me pardonner. Je mets dès à présent à votre service la fidélité de mon enfant. Juventas veillera à ce qu’elle devienne une puissante femme chevalier qui lavera l’offense que je vous ai fait après mon revers. Mes paroles sont bien maigres vis-à-vis des conséquences de mon échec, mais soyez assurée que même dans la mort, mon cosmos continuera à servir vos desseins. Merci Ô Grande Magnificence d’avoir éclairée ma vie. »
Les larmes viennent aux yeux d’Hébé qui se redresse de façon solennelle. Avec beaucoup de chagrin, elle ouvre le débat en déclarant : « Du vent venu d’Athènes est imprégnée l’odeur du sang et de la fureur… »
Le ton donné par Hébé n’augure rien de bon pour son peuple…


Plus tard, sur son ferry, sans la moindre caresse ni la moindre considération, Apodis réajuste sa tenue de civil.
Yakamoz tente de venir l’embrasser quand celui-ci la repousse du bras.
_ « Qu’espères-tu ?
_ Tu as vu mon visage donc…
_ Il n’en est rien, la coupe-t-il sans le moindre égard. Il n’y aura rien de plus qu’un peu de fougue et de plaisir charnel entre nous. »
Il remonte sur le pont sans même la regarder.
La laissant nue et abattue.
Furieuse, elle sert le poing et le menace avant qu’il parte : « Il n’y a que deux initiatives lorsqu’un homme voit le visage d’une femme chevalier ! »
Avant de la quitter, il répond sèchement.
_ « Je sais. Sache à ton tour qu’il n’y a pas d’amour chez moi.
_ Je ne supporterai pas d’aimer à sens unique Apodis ! Tu me le paieras ! »
Apodis sourit avec une indifférence inhabituelle chez lui.
Il quitte le niveau où Yakamoz profère toutes les insultes qui lui viennent par la tête…
Last Edit: Today at 16:19 by Kodeni

Author Topic: Chapitre 16  (Read 10231 times)

0 Members and 1 Guest are viewing this topic.

Offline Kodeni

  • Modérateur
NEWS

Cette version du chapitre 16 est une version rééditée de la publication originale du 29 juillet 2010.
Bonne relecture aux lecteurs les plus fidèles, et bonne découverte pour les nouveaux.